lundi 1 décembre 2014

Les francophones doivent-ils quitter la bibliothèque coloniale ?





«  L'école où  je pousse nos enfants tuera en eux ce qu'aujourd'hui nous aimons et conservons avec soi, à juste titre. Si je leur dis d’aller à l’école, ils iront mais en apprenant ils oublieront, ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ?»
La grande royale, l’aventure Ambigüe

Oh ! Il n’est pas question ici d’abandonner l’école ou de supprimer le français en tant que langue véhiculaire. Loin s’en faut ! Cheikh Hamidou Kane est suffisamment subtil et clairvoyant pour éviter de mettre dans la bouche de son personnage une idée aussi sommaire et abrupte. C’est l’école en tant qu’ « appareil idéologique », pour reprendre le mot d’Antonio Gramsci, qui se trouve ici non pas remise en cause mais « problématisée ». Cet exercice intellectuel qui tente de réinvestir la « conscience de classe » dans les rapports de pouvoir qui n’ont jamais cessé de structurer nos relations avec le Nord (pour ne pas dire l’Occident) et son entreprise coloniale n’est pas une préoccupation d’époque, une question d’actualité comme on l’insinue souvent dans nos pays francophones. C’est un problème historique qui dépasse la Françafrique dont la continuité est subtilement niée aujourd’hui à travers les contorsions intellectuelles d’une certaine presse francophone qui est complètement dans le déni de réalité. La francophonie n’a rien à voir avec la Françafrique dit-on maintenant. Soit ! Mais qu’il soit permis au moins de réfléchir et de problématiser une notion qui est certainement en mutation permanente. L’erreur des organisateurs du contre-sommet de la francophonie est de n’avoir pas su mesurer à sa juste valeur la gravité des questions pertinentes qu’ils posent. Ils ont raison sur toute la ligne mais ils s’expriment mal et même très mal. Cela ne veut pas dire qu’ils ont tort. Pense-t-on s’attaquer à un mastodonte comme l’organisation de la francophonie avec de la simple générosité et des slogans ? Il ya toute une superstructure derrière la Francophonie. Il ya des formes de lutte et une manière de s’exprimer qui peut discréditer le plus noble des combats. Mais au moins il faut reconnaitre qu’ils ont fait quelque chose. Il faut par ailleurs saluer le geste du président François Hollande d’aller se recueillir et célébrer la mémoire des preux tirailleurs qui sont tombés à Thiaroye. Quant à la décision de rendre au Sénégal les archives de ce douloureux événement, elle est tout simplement historique. Encore faudrait-il que nos dirigeants aient le sens de l’histoire. La France de François Hollande a compris qu’il ya une forte aspiration de la jeunesse africaine à plus d’émancipation et que l’Afrique peut échapper à la France si elle s’entête en une attitude paternaliste. Nos dirigeants devraient en « profiter », laisser la jeunesse s’exprimer pour que les Etats africains aillent vers une indépendance respectable. Il est triste de constater que les Etats du Nord comprennent mieux la marche de notre peuple. C’est tout simplement parce qu’ils sont informés et prennent des décisions « documentés ». Mais le combat n’est pas terminé ! Restons vigilant. Tant qu’il ya de la vie il y aura toujours des raisons de se battre et « L’Aventure Ambiguë » et d’autres textes nous en donne les raisons.

 En effet Cheikh Hamidou Kane a réussi la gageure d’identifier une problématique essentielle : les rapports de domination et de pouvoir véhiculés par le savoir. En ce sens l’auteur de l’aventure Ambigüe reste l’un des précurseurs les plus « prophétiques » de la théorie postcoloniale. Cheikh Hamidou Kane est un philosophe de l’altérité, un mystique de la finitude. Son « essentialisme pragmatique » loin du racisme est une direction importante pour comprendre les enjeux politiques mais surtout culturels qui animent notre situation de colonisé.
Aujourd’hui une comparaison rigoureuse fondée sur des éléments comparatifs inévitables entre les intellectuels  francophones et anglophones montre de façon flagrante non seulement des traditions intellectuelles différentes mais un rapport au colonialisme « honteusement » contradictoire. Il n’y a que dans nos pays francophones où l’on se permet d’isoler les enjeux de développement de la toujours lancinante question coloniale.
 Paradoxalement la théorie postcoloniale est presque née en France nourrie qu’elle est par les écrits de Michel Foucault, Jacques Derrida et Gilles Deleuze. Autre paradoxe suprême : Des auteurs francophones comme Cheikh Hamidou Kane, Cheikh Anta Diop et Franz Fanon  sont des références incontournables pour des théoriciens du postcolonialisme. Des  « francophones convertis à l’anglophonie » comme le camerounais Achille Mbembe et le congolais Valentin Mudimbe sont allés chercher dans le monde anglophone non pas la langue mais les valeurs et la tradition intellectuelle de refus dans la sphère scientifique. Cette tradition intellectuelle de refus existait dans « le monde francophone » mais il y eut comme solution de continuité, une rupture inexpliquée au moment où dans le monde anglophone le feu intérieur continuait à brûler. Le refus existe dans le monde francophone mais il n’est plus traditionnel, il est devenu marginal et presque pathologique parce que discrédité insidieusement par un pseudo-pacifisme de mauvais aloi et une science prétendument neutre.

 « L’Orientalisme », le texte fondateur des études postcoloniales n’a-t-il pas  été écrit par un anglophone ? L’américano-palestinien Edward Saïd, un passage obligé pour tous ceux qui veulent comprendre les rapports de domination depuis les origines. Ce grand penseur a « déconstruit la prose coloniale » par son incommensurable érudition littéraire comme le très brûlant Aimé Césaire l’avait réussi à travers son réquisitoire mortel : « Discours sur le colonialisme ». Nous pouvons en dire autant de l’intellectuel indien Homi K. Bhabha, professeur de littérature anglaise et américaine à l’Université Harvard. Il est à ce jour l’un des théoriciens les plus importants et les plus influents du postcolonialisme. Son ouvrage « Les lieux de la culture : Une théorie postcoloniale » est un texte incontournable pour comprendre les questions actuelles d’identité, d’appartenance nationale et de domination culturelle. Selon Toni Morrison, prix Nobel de littérature, « Aucune discussion sérieuse sur le postcolonialisme n’est concevable sans se référer à Monsieur Bhabha ». 
Paul Gilroy n’est pas en reste, « Ouvreur d’imaginaire », selon l’expression fleurie d’Achille Mbembe, ce grand garçon en dreadlocks est titulaire de la chaire Anthony Giddens de théorie sociale à la London School of Economics. Il est l’auteur du fameux « L’Atlantique noir : Modernité et double conscience », l’un des plus grands événements intellectuels de la deuxième moitié du 20ème siècle. Ouvrage étrange mais rigoureux, il s’est distingué dans le monde des idées par sa thèse fondamentale bâtie autour de cette « formation interculturelle et transnationale » qu’il appelle « l’Atlantique noir » qui, pense-t-il, est une partie de la modernité occidentale et africaine à la fois. Ainsi des figures diverses comme Spike Lee, Walter Benjamin, Richard Wright, William Du Bois et même Hegel passent devant nous et forment cette « identité noire » complexe et diverse. Que dire de Madame Gayatri Spivak ? Son fameux livre « Les subalternes peuvent-elles parler ? » est « l’un des textes de la critique contemporaine et des études postcoloniales  les plus discutés dans le monde depuis vingt-cinq ans » selon Jérôme Vidal. Ce livre qui à l’origine est un article scientifique (109 pages) est un texte difficile, par moments abstrait mais délicieux et éclairant sur les rapports de domination.
Lisez le philosophe « zaïrois » Valentin Mudimbe, l’un des plus grands penseurs africains, l’heureuse expression « sortir de la bibliothèque coloniale » lui appartient d’ailleurs. Penseur de la différence, ses essais, romans et textes poétiques nous révèlent une violence provoquée par la doublure identitaire. Philosophe de l’herméneutique, Mudimbe est à l’Afrique ce qu’Edward Saïd est à l’Amérique. Ils partagent ce grand intérêt qu’ils ont pour l’étude du discours en tant que pouvoir. Professeur à l’université Duke aux USA, une partie de son œuvre prolixe est aujourd’hui écrite en anglais. 
Que dire d’Achille Mbembe ? Intellectuel camerounais converti à l’anglophonie, son œuvre fondamentale « De la Post-colonie : Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine » est parue en même temps en Anglais et en français. Ce « jeune » intellectuel à la verve fleurie est un théoricien incontournable du post colonialisme. Écrivain au style particulier par la violence des mots qui s’entrechoquent, il a réussi le pari de créer son propre monde en parlant de l’Afrique et de l’occident en des termes étonnants.

Mais qui a dit que le colonialisme est terminé? Il suffit de lire et d’écouter les intellectuels africains anglophones ou ceux convertis à l’anglophonie pour  comprendre et voir dans toute sa vérité, la manière avec laquelle les rapports de domination surtout avec l’ancien pays colonisateur, sont posés avec une légèreté et une mollesse étonnantes en « francophonie ». Nicholas Sarkozy n’aurait jamais osé dire son « discours de Dakar » chez les anglophones, même en rêve. D’ailleurs la réponse la plus cinglante vient d’Achille Mbembe qui a défié Sarkozy de dire les mêmes âneries à Accra ou Pretoria, il provoquerait dit-il des émeutes raciales.
Pourtant nous sommes dans le pays de Cheikh Anta Diop. Mais que s’est-il passé pour qu’on en arrive à ce type d’intellectuels mous, des fayots de l’esprit ? Ailleurs, les intellectuels ont transmis à la société civile ce feu intérieur en développant une thématique de la résistance. Dans l’espace francophone, l’idéologie libérale tente de discréditer « la thématique de la résistance » en inculquant aux étudiants l’idée d’une science brute, soi-disant « objective » et non-politique. Depuis les travaux d’Edward Saïd, Noam Chomsky et bien d’autres, on sait que cette « représentation » d’un savoir neutre est erronée et préfabriquée. Le savoir est une production, une création.

Tout compte fait, ce n’est pas la langue française en tant que matière brute qui est en cause. Mongo Béti, un résistant hors pair, a vécu la moitié de sa vie en France. Agrégé de Lettres classiques il a enseigné la langue française dans ce pays. Pourtant il a donné l’image d’un anti-français invétéré mais en vérité il était plus subtil qu’il ne le laissait paraître.   Son seul combat, le combat de sa vie était de nous sortir de la bibliothèque coloniale, « la bibliothèque des idées reçues » selon l’expression d’Edward Saïd. Pour nos pays « sous-développés » tout doit commencer par-là !

Khalifa Touré
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mardi 4 novembre 2014

Le Burkina Faso est-t-il toujours le pays des hommes intègres ?





Un militaire sans formation politique est un criminel en puissance » Le capitaine Thomas Sankara.

Personne ne dira à Blaise Compaoré  « lorsque tu mourras Blaise, tu trouveras en enfer tout ce que tu as fait à Thomas Sankara et à la révolution Burkinabée », puisqu’en ce pauvre monde il y aura toujours des hommes pétris de politesse à l’esprit chevaleresque et prêts au pardon. Mais personne n’oubliera ! Du moins ceux qui ont connu, aimé et même « adoré » le capitaine Thomas Sankara ; ceux qui ont vécu sa mort comme un traumatisme. Sous d’autres cieux, le sémillant leader de « l’extrême gauche » en France Jean Luc Mélenchon a tenu à peu près les mêmes propos, à la mort de Margaret Thatcher, en disant qu’elle trouvera en enfer tout ce qu’elle a fait aux mineurs anglais. Il n’a pas été compris. Les critiques fusèrent de partout jugeant le propos par trop excessif. Même les plus jeunes qui n’ont pas connu les faits se sont mêlés à l’affaire. Ils ne soupçonnent  pas tout ce que les hommes d’Etat sont capables de faire ! Ils sont naïfs.  La plupart des hommes politiques, du moins les hommes de pouvoir sont des psychopathes qui s’ignorent. Lisez s’il vous plait « Mort par l’Etat » l’un meilleurs livres sur l’Etat. Il nous révèle que les Etats ont provoqué plus de morts en tant de paix, par le meurtre et les assassinats, que n’en ont provoqué plusieurs guerres. Un autre holocauste ! La bonne vieille raison d’Etat sera toujours invoquée par les « répétiteurs » qui oublient que ce machin a été ré-inventé par le Cardinal de Richelieu, l’un des plus illustres hommes d’Etat de tous les temps, un génie maléfique qui a été l’éminence grise du roi de France Louis 14, son premier ministre. Malgré les attributs particuliers de génie accordés au plus politique des cardinaux qui ait foulé la terre, à la mort de Richelieu, un prélat affirma que si Dieu existe le cardinal de Richelieu rendra compte. 

Kissinger, autre sulfureux homme d’Etat lui a dressé un portrait particulier dans son fameux « Diplomatie », un livre documenté  et assommant de 800 pages qui vaut des nuits d’insomnies malgré tout ce qu’on en dit. Il sait de quoi il parle en tant qu’adepte et adorateur de l’Etat devant l’éternel. Henry Kissinger a écrit, dans « Diplomatie », à la page 52 la chose suivante : « Afin d’épuiser les belligérants et prolonger la guerre, Richelieu alimenta les caisses des ennemies de ses ennemies, soudoya les gens, fomenta des insurrections et mobilisa une extraordinaire panoplie d’arguments dynastiques et juridiques.» Il a réussi à retarder de deux siècles environ l’avènement de l’Allemagne. « L’homme est immortel son salut est dans l’autre vie, l’Etat n’a pas d’immortalité son salut est maintenant ou jamais » a-t-il dit un jour. En occident le droit de tuer au nom de l’Etat est rationalisé, alors qu’en Afrique le droit de tuer est drapé d’un manteau symbolique.
Mais un Etat qui n’est pas gouverné par la raison ne peut invoquer la raison d’Etat. Cela va de soi ! Un chef d’Etat déraisonnable peut-il invoquer la raison d’Etat ? Tout parallélisme formel  exclu, Blaise Compaoré n’a ni le génie ou l’étoffe de Richelieu mais  personne ne peut imaginer les dizaines de milliers de morts qu’il a provoqué dans son pays, en Sierra Léone, au Libéria, en Côte-d’Ivoire et même en Angola par ses actions souterraines et parfois même visibles. Il a tenté même d’étendre ses tentacules vénéneux en Mauritanie, au Mali et en Guinée. Si Blaise Compaoré n’est pas attrait devant les tribunaux et jugé pour les monstruosités qu’il a commises, les droits de l’homme n’auraient plus de sens. Il a possédé à la fois les attributs maléfiques du « Simbong », sa face nocturne et les idées monstrueuses de l’Etat moderne apprises ou entendues vaguement. Il a symbolisé la face la plus sombre de la nécropolitique ; ici il n’est plus question de tuer pour le pouvoir, cette étape macabre est dépassée. C’est le pouvoir en tant que force maléfique  qui provoque la mort pour cette  race d’hommes. Il faudra scruter objectivement l’imaginaire politique africain pour comprendre ce type de tueurs qui sont informés par des images lointaines de sacrifices, d’immolation et de « cannibalisme ». Certes en nécropolitique les hommes sont cannibalisés ; leur chair et leur âme fondues en la personne même du chef qui s’élève par cet acte symbolique au statut de « divinité » tutélaire. Peu d’intellectuels s’intéressent à ce côté caché  des choses qui peut expliquer notre quotidien. Ils pensent que ces phénomènes relèvent d’un sous-monde indigne de la raison. Erreur ! La littérature et les sciences sociales peuvent capturer ces phénomènes par un exercice rationnel. Il n’ya qu’à passer par les pratiques discursives endogènes dont la fonction essentielle est rendre légitime la nécropolitique par le truchement de l’oralité.

Comment évoquer le terrible cas de Blaise Compaoré sans parler de la France ? Pour rappel, le très effrayant François Mitterrand ne portait pas Thomas Sankara dans son cœur. C’est le moins que l’on puisse dire. La France de Mitterrand et la Côte-d’Ivoire d’Houphouët Boigny ont été les premiers à adouber Blaise Compaoré qui vient d’assassiner son frère et ami Thomas Sankara. Aujourd’hui on comprend aisément son exfiltration chez Alassane Ouattara, le disciple d’Houphouët qu’il a soutenu face à Laurent Gbagbo. Il y a lieu pour l’élite africaine de réfléchir et imaginer des formes « géniales » de pressions pacifiques sur les envahisseurs et inventer des moyens de faire payer très cher à ces derniers  leurs interventions en Afrique. Blaise Compaoré est l’un des derniers timoniers en Afrique, il en reste quelques-uns.
Le journaliste Burkinabé Norbert Zongo et sa famille l’ont appris à leurs dépens. La manière dont ce « révélateur de vérités » a été assassiné sous Blaise Compaoré nous révèle que dans certains régimes politiques il y a quelque chose qui est en œuvre et qui échappe à l’humanité. Brûlé vif avec trois de ses compagnons, on retrouva ses restes calcinées dans son véhicule sous les regards interloqués des passants. Pendant cinq longues années, il fut interdit à la mère de Norbert d’aller fleurir la tombe de son fils. Regardez si possible le poignant documentaire «  BOLI BANA » qui  lui a été consacré ; vous aurez une idée claire de l’homme Blaise Compaoré.  A l’époque son frère François Compaoré était indexé. Aujourd’hui les manifestants qui ont saccagé sa maison ont découvert des choses innommables qui méritent que l’on ouvre une enquête. Il est temps  que d’autres pistes soient explorées pour comprendre le formidable et terrifiant phénomène du pouvoir. Blaise n’était pas un personnage risible  mais il n’a pas manqué dans son entourage des situations cocasses dignes du « Pleurer-rire », de l’écrivain congolais Henri Lopes ! Il ya des scènes dans ce roman que l’on retrouve en Gambie, au Cameroun, en Ouganda et au Congo Brazza « Bwakamabé Na Sakadé » le personnage principal est ce dictateur loufoque qu’on retrouve un peu partout. C’est dire  que la réalité peut dépasser la fiction.

Au Burkina l’armée est très politisée. C’est une troupe de politiciens en armes ! Il n’est pas étonnant aujourd’hui que des Honoré Traoré et Isaac Zida montent au créneau. Et comment un lieutenant-colonel comme Zida peut-il se sentir plus fort (et sûr de lui) que le général Traoré ? Il faut dire que dans ce type de régime, le dictateur privilégie la sécurité en négligeant la défense. Il investit davantage dans la police et la garde présidentielle ou quelques fois dans un corps particulier de l’Armée au détriment d’une grande armée équipée, bien formée et aguerrie. C’est ainsi que les autres corps de l’armée ont peur de la garde présidentielle qui dans des républiques normales n’est pas un corps à part entière mais appartient à l’armée en général. Il ya beaucoup de réformes à faire dans ce pays pour dépolitiser l’armée et la ramener dans les casernes. La classe politique et l’élite du pays devront  être plus sérieuses. Il ne sert à rien d’aller envahir la Télévision Nationale avec quelques partisans pour « doubler » les autres civiles. On n’est pas encore sorti de l’auberge. Si la refondation tarde à venir il faudrait accélérer son heure.

 Il n’ya pas plus mortelles que des idées vagues et mal assimilées. C’est le lot souvent des hommes à la réputation surfaite qui ont vécu dans un environnement savant ou qui ont fréquenté chez des intellectuels. Des hommes qui n’ont pas lu mais qui ont entendu des gens qui ont lu. Blaise Compaoré est un homme intelligent qui n’a certainement rien lu de significatif contrairement à Thomas Sankara dont les lectures principales étaient la Bible, le Coran et Marx. Cette formation a certainement permis à ce dernier d’avoir une conscience de classe, de savoir d’où il vient et servir ce « peuple » qu’il a tenté de sortir de l’analphabétisme, la ruralité et la pauvreté avec des résultats probants à tel point que lorsque Blaise Compaoré a fait ce qu’il a fait, il n’a pas osé parler de fin de la révolution mais plutôt d’un programme de rectification de la révolution. A ce propos la question  légitime  est la suivante : « Où est passée la croissance à deux chiffres du Burkina sous blaise ? Dans quelle direction est allée cette émergence du Burkina que la communauté internationale nous chantait à tue-tête ? » Noam Chomsky, l’intellectuel américain, a certainement raison de dire qu’on ne sait rien à l’Economie en fin de compte. Les hommes ne réfléchissent pas suffisamment à la question du bonheur qui est plus essentiel que tous ces agrégats macro-économiques dont on nous rebat les oreilles à longueur de jours. Thomas Sankara n’était pas un saint, il a péché par naïveté et commis des erreurs mais il n’a tué personne et n’a pas volé un seul sou de l’Etat. Il est mort pauvre et endetté.

Les Blaise Compaoré et autres satrapies postcoloniales sont à mille coudées en deçà des préoccupations d’un Richelieu, Bismarck, Samory Touré, Kankan Moussa, Askia Mouhamed  ou Sony Ali Ber. Mais en toutes choses il faut commencer par le commencement, au risque d’être rébarbatif. Pour la Haute-Volta ancien nom du Burkina- Faso, les choses semblent avoir commencé en 1959 avec Maurice Yaméogo, le premier président de la république. Mais comme beaucoup de pays africains, ce fut le début d’une fin malheureuse. Cet homme affable au visage rond et à la moustache posée sur une bouche souriante mais néanmoins instable et très autoritaire a été emporté par une révolte populaire le 03 janvier 1966. Il se résigna à remettre le pouvoir à son chef d’état major,  le lieutenant-colonel Aboubacar Sangoulé Lamizana. L’historien Joseph Ki Zerbo et sa femme Jacqueline ont joué un rôle important dans le soulèvement populaire qui a emporté Yaméogo.  A son tour il sera renversé plus tard, en 1980, par le colonel Some Yorian qui remit le pouvoir à un autre, le  colonel Saye Zerbo jusqu’à ce que ce dernier soit renversé par le médecin-commandant  Jean Baptiste Ouedraogo en 1982. Ce dernier commis l’erreur d’embastiller le capitaine Thomas Sankara avec qui il a eu maille à partir. Sankara était déjà populaire dans l’armée et comptait parmi ses amis un certain Blaise Compaoré qui dirigeait le camp des para-commandos de Pô, dans la province du Nahouri, à 150 km au sud de la capitale. C’est de là qu’est parti le mouvement qui va libérer Sankara et renverser Jean Baptiste Ouedraogo la nuit du 03 au 04 Août 1983. Le lendemain le monde découvrit ce groupe de jeunes officiers très frais qui arboraient de beaux uniformes. Les noms les plus connus furent Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Henri Zongo et Boukary Lingani. Plus tard Blaise les fera tuer tous les trois. Il y avait aussi Pierre Ouedraogo le patron des CDR (Comités de défense de la révolution) et le pharmacien-commandant Abdessalam Kaboré. Tous des officiers de l’armée. Ils enclenchèrent une réforme politique et sociale sans précédent qui provoqua l’admiration de toute la jeunesse africaine. Mais le 15 Octobre 1987, personne ne comprit, un coup d’Etat emporta toute cette équipe qui a donné l’espoir à toute l’Afrique. Pour la première fois le Burkina connu un coup d’Etat sanglant. « Le lion de Boulkiemdé » Boukary Kaboré qui dirigeait le camp de Koudougou, entra dans une « rébellion » dont la suite est connue. Les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent imaginer le traumatisme provoqué par la mort de Sankara dans la jeunesse africaine. Beaucoup de chefs d’Etat africains n’aimaient pas Sankara et son mode de gestion populaire du pouvoir. Le capitaine Jerry John Rawlings du Ghana est l’un des rares à décréter un deuil national. Et c’est le début d’une ignoble entreprise de désankarisation faussement habillée de rectification révolutionnaire, en vérité une dictature sanglante, maquillée par des chiffres économiques invérifiables dans la vie du Burkinabé moyen. Voici racontée en quelques mots la petite histoire de Blaise Compaoré pleine de « Bruit et de Fureur et qui ne signifie rien. » Les Burkinabés ont toujours été des hommes intègres. Ils ont renversé à deux reprises leur chef d’Etat par un soulèvement populaire. Que toute la classe politique et l’armée nationale du Burkina-Faso se le tiennent pour dit !  « Nan Laara an Saara, lorsqu’on est couché on est mort » rappelait souvent le grand Joseph Ki Zerbo. Le peuple Burkinabé est aujourd’hui en marche !
Khalifa Touré
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vendredi 24 octobre 2014

Pourquoi ya-t-il peu d’africains prix Nobel de littérature ?







« Et qu’est-ce donc à présent que cette négritude, unique souci de ces poètes, unique sujet de ce livre ? Il faut d’abord répondre qu’un blanc ne saurait en parler convenablement, puisqu’il n’en a pas l’expérience intérieure et puisque les langues européennes manquent des mots qui permettraient de la décrire. » Jean Paul Sartre, Orphée Noir.

Ils sont vraiment peu nombreux les écrivains africains au sud du Sahara qui figurent au palmarès du plus prestigieux des prix littéraires : Le prix Nobel de Littérature. Le dramaturge nigérian Wole Soyinka est l’illustre exception, compte non tenu (à tort certainement) des deux Prix Nobel Sud-Africains Nadine Gordimer et John Maxwell Coetzee. Lorsqu’il obtenait le Prix il était bien moins connu que l’autre géant de la littérature africaine, Chinua Achebe. Mais fort heureusement le Prix Nobel ignore (parfois trop) la notoriété. Le jury donne l’impression de ne pas trop aimer les écrivains médiatiques. A ce propos, le congolais Alain Mabanckou et dans une moindre mesure le guinéen Thierno Monenembo ont du souci à se faire même s’ils sont encore loin de prétendre au Prix Nobel. La surprise peut nous venir, bien plus tard, d’autres auteurs comme l’ivoirien Koffi Kwahulé, l’auteur de « Babyface » dont l’écriture jazzique révèle une inspiration singulière et personnelle ou bien même Mia Couto le mozambicain, s’ils continuent à travailler dans la discrétion et l’incubation propre à toute grande production littéraire. Et pourquoi pas l’angolais Arthur Pestana dit « Pepetela » ? L’écriture est un exercice de longue haleine. Le congolais Sony Labou Tansi, le Tarentino de la littérature africaine,  était tellement puissant  qu’il était sur le point d’ouvrir l’écriture africaine au post-modernisme, mais la maladie ne lui en a pas laissé le temps. Son mentor, Gérald Félix Tchikaya U’Tamsi fut un poète d’une inspiration précoce, très tôt repéré et salué par Léopold Senghor, il n’a pas vécu longtemps pour voir son « génie littéraire » exploser de mille feux.


Il faut à la vérité dire qu’il ya peu de « créateurs » qui courent derrière la reconnaissance et les prix décernés par des jurés qui réduisent l’œuvre de toute une vie en une belle et douteuse phrase, histoire de justifier le choix porté sur tel ou tel autre écrivain. Mais il faut reconnaitre qu’il ya une grande frustration, un sentiment « naturel » qui confine au mal. Et ce sentiment qu’éprouvent tous les artistes n’est pas le manque de reconnaissance mais l’incompréhension. Mais il ya encore pire que l’incompréhension, c’est la méprise. Mais peu s’en faut que la méprise devienne du mépris. C’est tout le sens du propos du philosophe de l’existentialisme qui défend non pas l’inintelligibilité de la  négritude pour un sujet non-nègre mais la singularité d’une création. Ce n’est pas ici le lieu d’un vulgaire droit à la différence ou un essentialisme primaire mais le refus du mépris. La littérature  n’est peut-être pas une théorie de la connaissance pour les puristes de la philosophie mais elle est un discours au sens foucaldien du mot et en tant que tel un pouvoir au contenu « politique ». Lisez « L’orientalisme » d’Edward Saïd ; il y a donné une donné une réponse «définitive » à cette question très complexe.


L’on oublie trop souvent que les postures esthétiques sont des points de vue sur la vie et en tant que telles, des « idées politiques » au sens noble de l’expression. Le fait que les grandes œuvres « noires » soient regardées avec une morgue inqualifiable ne relève pas de l’anecdote. Il est en passe de devenir un fait historique, une sorte de rémanence culturelle qui empêche d’apprécier librement des œuvres de génie. Il ne touche pas seulement la littérature mais s’étend de façon insidieuse à la musique, au sport, à la sculpture et au cinéma. Pour exemple, Roger Caratini, un auteur à la culture encyclopédique, a écrit  cette phrase choquante habillée de mots savants : « La musique de Jazz traditionnelle, depuis sa naissance à la Nouvelle-Orléans, vers 1890, jusqu’à l’éclosion de ce qu’on a appelé le free- jazz vers 1960, est une musique créée pour la civilisation blanche, avec les moyens de la musique blanche, par des musiciens noirs esthétiquement colonisés. » Assertion pour le moins absurde (philosophiquement) puisqu’elle définit l’œuvre non pas du point de vue  de la créativité et de la production mais à partir de la réception. L’esthétique de la réception quelque service qu’elle puisse rendre à « l’herméneutique artistique » si l’on peut dire, ne saurait primer la généalogie propre à toute œuvre d’art. La meilleure définition d’une œuvre, celle qui rend compte de sa nature interne, doit être « maternelle. » Comment négliger la personne de celui qui a materné l’œuvre dans un processus d’ignition ? Nous pensons que l’œuvre est dans la matrice. 


Mais ne soyons pas étonnés, les grandes œuvres « noires » ont toujours été validées par un regard externe, du moins depuis un siècle. Ceci est une anomalie quelque soit la générosité, la curiosité et même l’intérêt intellectuel d’un Jean Paul Sartre. N’a-t-il pas fallu le génie « opportun » d’un Pablo Picasso à travers le cubisme, pour offrir un quotient d’intelligibilité et de validité à l’art nègre ? Il a fallu aussi le grand étonnement d’André Breton devant  l’œuvre himalayesque de l’enfant  de Basse-Pointe, Aimé Césaire, pour que « Le cahier d’un retour au pays natal » ne soit pas un simple cahier mais le programme du monde. La production artistique se déploie toujours entre la validation interne et la reconnaissance « internationale ». Des voix « étrangères » ont souvent magnifié la littérature africaine mais sans réussir à ébranler le jury suédois. Il ya lieu de dire ici que le Prix Nobel de Littérature est décerné par une académie et en tant que telle une institution officielle trop conformiste. Elle écoute rarement les voix parallèles. Les barrières esthétiques n’expliquent pas cette situation. Une grande œuvre est toujours suffisamment vigoureuse pour « enjamber » le mur épais du culturalisme littéraire. La littérature africaine étant une voix de l’ailleurs, on comprend vite la difficulté à accorder un  quelconque intérêt à « une production littéraire sous-développée ».Tout ceci relève non pas de la contradiction mais du paradoxe.

 Toutefois il faudra souligner la chose suivante : La littérature africaine est victime de l’enfermement et du monopole de la critique universitaire dont le défaut principal est sa formidable capacité à magnifier toute œuvre, fut-elle de qualité moyenne, par un vocabulaire spécialisé et effrayant. On peut trouver de l’anamnèse, de la surdétermination, de la focalisation zéro, des palimpsestes et même de fréquents analepses et prolepses dans une œuvre sans grande teneur poétique. Cela ne veut nullement dire que les apports de Gustave Lanson ou d’un Georges Ngal à la critique universitaire sont inutiles. Ils furent de grands moments de la critique littéraire. La littérature africaine aspire à une critique moins « cartésienne », une critique plus personnelle fondée sur le plaisir et le beau. Mais une critique savante.

Gaston Bachelard a déjà découvert le piège de l’utilisation fréquente de la métaphore qui sous la plume de beaucoup de sous-poètes relève non pas de l’inspiration mais simplement du « complexe de culture » qui nous vient des leçons apprises et assimilées à l’école. Elles restent gravées dans notre mémoire archaïque. Beaucoup de métaphores relèvent de « l’infantilisme poétique. » Tant que le poète ne réussit pas à franchir le seuil du cerveau archaïque pour donner à la technique littéraire une valeur ontologique, il reste un sous-écrivain qui rampe pitoyablement dans la fange de l’écriture commerciale. Il ne sera jamais suffisamment vigoureux pour voler de ses propres ailes. Beaucoup d’auteurs poursuivent le destin d’un batracien et non celui d’un oiseau qui s’envole gaiement vers l’immensité profonde. Il y en a beaucoup en Afrique et pas seulement ! Tel n’est pas le cas d’Aimé Césaire par exemple. Loin s’en faut.

A propos du « nègre fondamental », nous avons déjà écrit ceci : « (…) Aimé Césaire dont une bonne partie de l’œuvre n’est pas encore dignement lue et commentée. Il aurait fallu de grands spécialistes de l’herméneutique, de la trempe de Jacques Derrida, Erich Auerbach, Valentin Mudimbe ou Edward Saïd pour affronter ce volcan littéraire qu’est Aimé Césaire. Il nous a légué une œuvre himalayesque faite de poèmes, de discours, d’essais et pièces de théâtre. » Aimé Césaire c’est l’apothéose de la poésie. Il a fait le ciel et la terre se rencontrer dans la poésie. Le retour aux origines, le bruissement perpétuel, le grondement originel sont permanents dans la poésie césairienne. Aimé Césaire, c’est la tempête, l’ouragan des Caraïbes qui a réuni dans sa poésie toute la tragédie nègre pour en faire un boulet de canon. Partout où le nègre est passé, Césaire a laissé trainer sa poésie. Ses écrits ont été une secousse tellurique qui a fait trembler le monde de l’Art, de la Culture et de la Politique. Mais le Prix Nobel est passé à coté de lui sans le voir. Peut-être que l’académie a été aveuglée par la réverbération d’une œuvre trop brillante, trop étrange. Celui qui a écrit ces vers qui « contiennent le programme du monde » mérite le Prix Nobel : « (…) il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre en notre commandement sans limite. » Césaire y a mis toute la mission de l’homme sur terre. Jamais le sens du vicariat n’a été autant chanté.  L’autre « africain hors du continent », Edouard Glissant a, manqué de peu le Prix Nobel de Littérature. Il est aujourd’hui abondamment cité par les brillants théoriciens du postcolonialisme à la faveur du grand retour de Franz Fanon dans le discours sur la modernité des anciennes colonies. Quant à Léopold Sédar Senghor, il n’a jamais été cité abondamment comme prétendant sérieux au Prix Nobel comme l’est aujourd’hui le kenyan Ngugi Wa Thiong’o. Chose étonnante ! Pourtant ses milliers de pages poétiques et essais philosophiques valent certainement autant ou mieux que les écrits de Tomas Transtörmer ou Elfriede Jelinek. Mais on murmure que le jury du Prix Nobel n’a pas pensé à lui pour des raisons « politiques ». Quant à Mongo Béti, son écriture n’a jamais été dans le sillage des prix littéraires. Il est resté dans l’imagerie littéraire africaine, ce rebelle invétéré qui ne négocie pas. Il vaut mieux que cela sans nul doute.  

Mongo Béti est un écrivain majeur de la littérature africaine au 20ème siècle. Il avait une idée arrêtée, néanmoins très claire, de la mission de l’écrivain africain. Il était d’un dogmatisme magnifique et éclairé avec une grande maitrise de la langue. Il était sans nul doute de la veine incendiaire et indocile.

Mais enfin la grande surprise du moment est que le Prix ne soit pas attribué jusqu’ici au géant Kenyan Ngugi Wa Thiong’o. Ecrivain très fécond et extrêmement éprouvé, les lecteurs ne comprennent toujours pas ! Toutefois, il est actuellement le seul écrivain africain cité fréquemment comme prétendant au Prix Nobel. En tous les cas, qu’il s’agisse de l’écriture, de l’édition ou de la lecture, la littérature africaine a toujours épousé les contours de l’histoire du continent. Elle se distingue par une extrême modernité, elle-même caractéristique des sociétés africaines secouées par des mouvements de changements profonds.


Khalifa Touré
776151166


vendredi 10 octobre 2014

Que vaut le prix Nobel de littérature aujourd’hui ?











« J’ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès » Emil Cioran, écrivain roumain

La nouvelle vient de tomber, l’académie royale de Suède vient de décerner le prix Nobel de Littérature au très discret Patrick Modiano, écrivain français qui succède à Jean Marie Gustave Le Clezio au palmarès français ; ce dernier l’a obtenu en 2008. Pourtant en France on ne parle que de Michel Houellebecq l’homme à l’écriture sulfureuse qui aurait pu être un grand écrivain s’il ne s’était pas embourbé dans la fange de l’islamophobie et une écriture à la crudité repoussante, du moins pour les puritains ; cet homme est un vrai talent. La scandaleuse et froide Christine Angot avec son fameux « Inceste » qui a secoué plus d’un lecteur, la sympathique Marie Darrieussecq, le médiatique Frédéric Beigbeder avec son « 99 Francs » et le très russophile Emmanuel Carrère ont le vent en poupe à travers l’hexagone. Toutefois ces derniers n’ont jamais été cités comme prétendants au prix Nobel. Et pour cause. Ils restent loin derrière Yves Bonnefois, écrivain, traducteur et chercheur français émérite qui figure aux cotés des nord- américains Philip Roth, James Ellroy et Don De Lillo,  du franco-tchèque Milan Kundera, du poète syrien Adonis, de l’Israélien Amos Oz, de l’Albanais Ismaël Kadaré comme de sérieux prétendants au prix Nobel. Il n’est certainement pas dit dans le Grand Livre, lorsque la littérature était dans les limbes, qu’un chercheur n’est pas digne du Prix. Cette idée peut faire sourire et même rire.
Au reste les deux choix les plus audacieux du Jury restent les prix accordés à Winston Churchill et Henry Bergson. Aujourd’hui, les gardes-frontière du savoir (pour reprendre le mot du Pr. Hamady Aly Dieng) auraient crié au scandale en disant « bébétement » que ces deux « personnalités » ne sont pas des littéraires. Les mémoires de guerre de Churchill pour lesquels il a obtenu le prix font 12 volumes. Excusez du peu ! Quant à Henri Bergson il a littéralement dilaté le temps pour offrir aux grands créateurs comme Marcel Proust (un autre oublié) des possibilités infinies. La littérature n’est peut-être pas ce qu’on pense.
Gaston Bachelard a vu juste en écrivant ces mots lumineux : « Dès qu’on lit une œuvre avec ces nouveaux moyens d’analyse, on participe à des sublimations très variées qui acceptent des images éloignées et qui donnent essor à l’imagination dans des voies multiples.» Cette nouveauté-là, la vieille garde de l’académie royale qui décerne le prix Nobel, en a certainement peur. La littérature s’est renouvelé depuis les Kafka, Joyce, Proust, Beckett et Faulkner. Beaucoup de profs, dont je suis, et des analystes littéraires ont du mal à accepter cette révolution esthétique. Bachelard renchérit de façon plus subtile en disant : « La critique littéraire classique entrave cet essor divergent. Dans ses prétentions à une connaissance psychologique instinctive, à une intuition psychologique native, qui ne s’apprend pas, elle réfère les œuvres littéraires à une expérience psychologique désuète, à une expérience ressassée, à une expérience fermée. Elle oublie simplement la fonction poétique qui est de donner une forme nouvelle au monde qui n’existe poétiquement que s’il est sans cesse réimaginé. » Il aurait pu se voir décerner le prix Nobel non pas grâce à ces fragments tirés de « L’eau et les rêves » dont la simple évocation nous donne des frissons, mais à sa contribution inégalée à l’herméneutique littéraire. Lisez « Psychanalyse du feu » ou « La poétique de l’espace », vous serez peut-être convaincus !  On peut en dire autant de Jacques Derrida. Mais, trop classique,  le jury du Nobel est coutumier des faits. Hélas !
Selon l’écrivain afro-américaine Toni Morisson (lauréate du Prix) l’absence, jusqu’ici, de Philip Roth au palmarès du Prix Nobel de littérature est un véritable scandale. Nous estimons pour notre part que l’influence de Milan Kundera dans la culture littéraire mondiale est bien plus importante que bon nombre de Prix Nobel. Son absence au palmarès est une véritable hérésie. Nous avons déjà écrit les mots suivants : « L’on oublie souvent que le plus prestigieux des prix littéraires, le Prix Nobel de Littérature en l’occurrence, est passé à coté de quatre grands monuments de la littérature mondiale. Il s’agit de Léon Tolstoï, Franz Kafka, Emile Zola et Aimé Césaire. Ce fut un grand regret et même une « bourde monumentale » que l’Académie Royale n’aborde presque jamais. C’est la partie honteuse à cacher. Autant dire qu’un prix littéraire reste très « utile » mais il n’est pas forcément le nec plus ultra, la pointe acérée de l’œuvre de toute une vie. ». Et depuis nous n’avons pas changé d’avis.
C’est à croire que l’académie royale malgré ses explications peu convaincantes, n’aime pas les grands créateurs, les « esprits dérangés » de la littérature, ceux dont l’œuvre fait se confondre le ciel et la terre. Les prix Nobel de littérature pour leur grande partie à quelques exceptions près sont les prix Nobel de la littérature linéaire. L’académie n’aime peut être pas les grandes explorations, « la spéléologie littéraire. » En 2005 un fait inédit s’est  déroulé en pleine session du Prix Nobel. L’immense critique littéraire  et par ailleurs professeur de littérature scandinave Knut Ahnlund, membre de l’académie royale a claqué violemment la porte du jury en s’opposant vertement à la nomination de l’écrivain autrichienne Elfriede Jelinek, auteure de « La pianiste » qui a du reste été porté au cinéma par le talentueux metteur en scène autrichien Michael Haeneke. Elle n’avait écrit que depuis dix ans seulement. Knut Ahnlund a estimé que le choix porté sur Jelinek est « un choc d’une extrême gravité ayant causé des dommages irréparables à la littérature de manière générale et à la réputation du prix en particulier. » Malgré l’importance d’un Günter Grass, les mauvaises langues disent  qu’il ya trop d’écrivains de langue allemande qui figurent au palmarès ces dernières années. Des écrivains africains comme le congolais Sony Labou Tansi et l’algérien Kateb Yacine n’ont rien à envier aux prix Nobel de ces dernières années. Tous les prix Nobel sont de bons écrivains, des auteurs singuliers, mais ils ne sont pas tous de grands écrivains.  Tous les prix Nobel ne sont pas William Faulkner, John Steinbeck, Ernest Hemingway et Samuel Beckett ou Yasunari Kawabata. Des choix judicieux et heureux du reste.
 Quant à Patrick Modiano il a ceci d’intéressant  qu’il n’est pas un écrivain « politique ». Mais soyons clair ce garçon de 69 ans né à la fin de la guerre ne manque pas de sens. Il n’ya pas de grand auteur sans grand idéal. Il est à la littérature « française » ce que Térence Malick est au cinéma. C’est en quelque sorte un Michel Bouquet de la littérature. Du moins en ce qui concerne les media. Sauf qu’il compte quelques apparitions à des émissions littéraires. Peu généreux en expression orale, il parle lentement. Un taciturne en quelque sorte lorsqu’il s’agit de parler à la presse mais un bavard en littérature. Et quel bavard ! Une unité particulière traverse l’œuvre modianesque qui restitue de façon singulière les choses, les êtres, les situations et les lieux sous l’occupation. Modiano est un écrivain prolixe qui mérite largement le prix Nobel de littérature.
Au reste l’erreur monumentale de l’académie royale est de penser que des auteurs comme les Kundera et autres Philip Roth ne sont que des écrivains- culte ; ce n’est donc pas au public de lecteurs de faire pression sur le jury. Dangereux sentiment d’orgueil qui ne rend pas service à la culture ! C’est comme penser que des films-culte comme « Scarface », « le parrain » ou « Pulp Fiction » ne sont pas de grandes oeuvres. On peut penser que l’académie a peut-être peur du syndrome Jean Paul Sartre qui a refusé le Prix en 1964, estimant, entre autres raisons, que le Nobel est « beaucoup trop tourné vers l’occident ». Un Milan Kundera pourrait bien le faire. N’a-t-il pas refusé d’entrer à l’académie française ? Mais cette fois-ci le jury n’est pas passé à coté. Patrick Modiano est certainement le triomphe de la discrétion et de l’humilité.
Khalifa Touré
776151166


lundi 18 août 2014

Le policier, l’étudiant et l’université






Lorsque Marx Weber définissait l’Etat comme « une communauté humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné » forgeant ainsi le concept de « violence légitime », cette pensée était vraiment juste tellement elle exprimait l’un des aspects les plus caractéristiques de la fonction de l’Etat. Lorsque cette fonction suspecte et ingrate de l’Etat, est mal comprise par des autorités dont le niveau de culture étatique est sujet à caution, alors, c’est la voie ouverte à l’anarchie et à la force aveugle.

« Il manque de pleuvoir à Dakar…Un étudiant vient de mourir! » Tel pourrait être le refrain macabre d’une chanson incandescente hurlée à gorge déployée par l’un de nos chanteurs-poètes engagé. Il est vrai que des radicaux, des « real » comme disent les jeunes, on en trouve presque plus. Tout le monde s’est converti à ce nouveau culte ; prosternations et génuflexions diaboliques devant la bête immonde, cette divinité de la fin des temps qui est L’indifférence, sont la nouvelle religion. « C’est qu’il arrive tant de choses. Il arrive trop de choses. C’est cela. L’homme accomplit, engendre, tellement plus qu’il ne peut, ou ne devrait supporter. C’est ainsi qu’il s’aperçoit qu’il  peut supporter n’importe quoi, n’importe quoi » a dit l’immense William Faulkner dans « Lumière d’Août ».  Il y a tellement de morts depuis quelques années, qu’on en arrive les supporter.

Nous sommes un pays de défroqués. Il n’y a pas plus laid qu’une autorité qui répète des formules qu’il ne comprend pas. On feint de comprendre. Nous sommes des faux-fuyants. Françoise Sagan avait raison. Les faux-fuyants finissent toujours par être rattrapés par la mort, le mort violente. Ils vont crever, la gueule ouverte. Quand la culture gouvernementale se résume au ressassement puéril de citations du genre « je ne regrette rien », « force doit rester à la loi » comme nous l’avions tous entendues, il ya quelques années, de la bouche de deux ministres de la république réagissant alors à l’affaire de Sangalkam consécutive à la mort du jeune Malick Ba, il y a lieu de penser aujourd’hui que la continuité n’est pas seulement une affaire de l’Etat, il existe une continuité ailleurs, une continuité malheureuse et scandaleuse. Les choses ont peut-être changé  mais un étudiant, Bassirou Faye de son nom, vient de mourir. Une mort de trop parce qu’il y en a eu d’autres. Un étudiant n’a-t-il pas attenté à la vie d’un de ses camarades lors du mois de Ramadan ? Bassirou Faye est tombé dans la chaleur hivernale. Qui est Bassirou ? D’où vient-il ? Qui est son père, sa mère ? Les morts ne sont pas morts ! Ils sont tout simplement partis. « Beloved » dirait Toni Morisson. Tous les morts ont une histoire. Qui fera le récit de la mort de l’étudiant ? Plus que l’oraison funèbre, le récit de la mort fait partie du deuil. « Odi Profanum Vulgus  et arceo », je hais le profane vulgaire et je l’écarte, les vautours sont partis et Bassirou Faye est mort.

Méfions-nous du temps qu’il fait, de l’atmosphère électrique de l’université. La mort est un phénomène étrange. « La mort… nous affecte plus profondément sous le règne pompeux de l’été » a dit Charles Baudelaire dans « Les Paradis artificiels ». Lisez « Mort un après midi » d’Ernest Hemingway ou « La mort en été » de Yukio Mishima vous serez peut-être édifiés et jetterez un regard différent sur la mort. Aucune enquête policière ne peut révéler ces choses enfouies. Au contraire elle banalise le crime. Mais le policier qui a tiré saura…il saura mais pire il verra comme Raskolnikov ! C’est inéluctable. Le châtiment participe de la mécanique du crime. Du reste que fait un policier à l’université ? Le lieu où le savoir, chose pure et saine, est affranchi, libre et protégé les franchises universitaires.

Tuer son prochain, voilà chose abominable ! Tout est-il permis ? Non ! Le personnage de Raskolnikov l’a appris à ses dépens dans « Crime et Châtiment » de Fiodor Dostoïevski. « J’ai voulu oser et j’ai tué » a-t-il dit. Et ceux qui ont lu savent ce qui est advenu de lui. Celui qui tue même accidentellement meurt par le même acte qu’il vient de commettre. L’acte de tuer enlève à son auteur cette lumière qui fait vivre, il perd définitivement sa nature spirituelle. Et c’est le pire des châtiments.

Il ya un niveau d’illettrisme inquiétant pas seulement chez certaines autorités. Cela peut se dire sans prétention aucune. Lorsque les notions de violence, de force et de contrainte sont confondues par ignorance ou enfermées dans le corset du droit, les gendarmes et les policiers qui reçoivent des ordres sont dans un état d’esprit tel que les citoyens deviennent des cibles à abattre. Quand des autorités sont incapables d’aller au -delà d’une compréhension au premier degré des missions régaliennes de l’Etat ils se transforment tout bonnement en brutes qui n’hésitent pas à tenir une posture cynique.

Ils oublient, ils ignorent plutôt, que la vie n’est pas seulement affaire de  LOI, la vie commune c’est aussi LA FOI d’où la formule « UN HOMME SANS FOI NI LOI ». Un homme qui obéit aveuglément n’est pas humain, il devient une bête sauvage qui n’hésite pas à tuer sans comprendre. L’on ne dit jamais assez (toutes proportions gardées) que les criminels nazis n’étaient pas des psychopathes, ils obéissaient à la loi. C’était des fonctionnaires. Il n’ya pas pire criminel qu’un fonctionnaire obtus. Heureusement ils ne le sont pas tous. Même le philosophe Hannah Arendt, qui est d’origine juive, l’a reconnu aux criminels nazis. Ce qui lui a valu l’ire des services secrets israeliens. Mais le sommet de la mise en scène de l’esprit étroit du fonctionnaire est sans nul doute « Le procès » de Franz Kafka. Un livre à lire absolument. Un siècle auparavant Honoré de Balzac avait écrit « L’administration est un géant dirigé par des pygmées.» L’esclavage transatlantique était parfaitement légal, oublie-t-on. Tous les types d’Etat, même les Etats totalitaires sont des Etats de droit en ceci qu’ils représentent tous un ORDRE JURIDIQUE. La question n’est donc pas toujours d’invoquer et de dire le droit. Le seul problème est que tous les Etats n’incarnent pas la Justice. Lisez « Le gambit du Cavalier » de Faulkner, vous verrez une mise en scène géniale de la différence entre le droit et la justice.

Attention ! L’insuffisance de philosophie qui existe chez beaucoup de juristes aujourd’hui peut mener à une obéissance aveugle à la loi. Leur extrême médiatisation au détriment des autres disciplines crée aujourd’hui un « déséquilibre scientifique. »  Ils oublient souventes fois que le droit a été inventé par des philosophes. Le professeur Ousseynou Kane l’a dit dans un article mémorable. Lisez le philosophe Mahamadé Sawadogo dans « La parole et la cité » vous serez édifiés sur cette affaire. Le professeur Mody Gadiaga est l’un des rares juristes, de nos jours, qui nous ramène aux racines philosophiques du droit. Sans verser dans l’anarchie, lorsqu’une loi est injuste personne n’est tenu de la respecter. Une loi inique produit toujours des criminels. Le devoir d’obéir à une loi injuste n’est envisageable que lorsque cette injustice n’atteint pas certaines proportions. Et à la seule condition que la Constitution soit juste. John Rawls a consacré un sous-chapitre entier à ce sujet  dans son fameux  « Théorie de la justice ».Au reste, le comportement violent de la police et de la gendarmerie dans nos pays révèle peut-être des survivances de pratiques coloniales. L’administration en générale est restée « coloniale »sur certains aspects. Il y a lieu d’affranchir et décoloniser la police et la gendarmerie. Une réflexion générale devra être menée autour de ce conflit de principes (résistance et obéissance) dans le contexte des pays postcoloniaux.

« Tant que le citoyen a peur, l’ordre est sauf »pensent beaucoup autorités. L’on oublie que nous sommes en démocratie, un système fondé sur la liberté. « En Grande Bretagne, lorsqu’on sonne à votre porte à cinq heures du matin, c’est la laitière et non le policier » affirmait sir Winston Churchill, illustre écrivain et grand homme d’Etat. Autrement dit, la différence entre l’ordre colonial et l’esprit démocratique réside dans la forme, la manière. En démocratie même si les forces de l’ordre ont des griefs à l’encontre d’un citoyen, ils y mettent la forme pour que « force reste à la loi ».Lorsque des autorités ne sont pas suffisamment hautes pour agir intelligemment, il y a lieu de s’interroger. Aux USA les « Marines » n’interviennent jamais sur le sol américain face aux citoyens sauf en cas de force majeure où l’autorisation très procédurière de l’exécutif est requise. C’est à la Garde Nationale de maintenir l’ordre en cas d’émeutes. Aujourd’hui la forte militarisation de la police est décriée dans ce pays. Ici l’idée fondamentale est que l’armée appartient à la nation. Il serait contradictoire que l’armée agisse contre le peuple qu’elle est sensée défendre contre une invasion étrangère. Voilà toute la gravité des événements de Kédougou il y a quelques années. En république, la résistance comme l’obéissance sont des vertus cardinales qui peuvent entrer en conflit.

Des gouvernants qui pensent que seule l’obéissance est la vertu-mère et qu’il faut l’appliquer à sens unique sur les citoyens, ne sont pas dignes de confiance. Au dessus des autorités il ya la loi, au dessus de la loi il ya Dieu, l’Etre Suprême. C’est Platon qui pensait justement qu’il ya mieux que la loi, c’est l’homme noble, plein de vertus. Il ya lieu de rendre meilleures les hommes qui nous dirigent. Lorsque la loi est entre des « mains sales » ou inexpertes, alors c’est le règne de la barbarie. Espérons  que la mort de Bassirou Faye ne sera pas comme « Une ténébreuse affaire » évoquée par Balzac il ya deux cents ans. Depuis lors les fils d’Adam tombent comme des mouches. Décidément l’homme n’est pas perfectible.


Khalifa Touré

lundi 11 août 2014



Mais que vaut la littérature africaine aujourd'hui ?


« Qu’il s’agisse de l’écriture, de l’édition ou de la lecture, la littérature africaine a toujours épousé les contours de l’histoire du continent. Elle se distingue par une extrême modernité, elle-même caractéristique des sociétés africaines secouées par des mouvements de changements profonds » Khalifa Touré

 La littérature africaine est, en elle-même, une puissante volonté de communauté avec le monde. C’est une littérature ouverte, elle dépasse aujourd’hui la vieille « dialectique », enracinement-ouverture. Même un Léopold Senghor dont la notion d’enracinement colle à la peau, trône aujourd’hui magistralement sur le siège de l’écriture moderne aux cotés des Franz Fanon, Edouard Glissant et même Cheikh Anta Diop. Ils sont cités dans le même mouvement à travers les travaux scientifiques les plus sérieux sur l’Afrique. Je vous renvoie aux écrits d’Achille Mbembe, Paul Gilroy, Mamadou Diouf, Valentin Mudimbe et Norman Ajari. Leurs noms nous reviennent à travers les interstices et les brèches provoqués par les travaux des philosophes, sociologues et historiens africains. Ils représentent en quelque sorte le premier âge de la littérature africaine moderne et écrite.

 Même le très radical et grand écrivain Kenya Ngugi Wa Thiong’o se dit « afro-saxon », une référence à sa double culture anglaise et africaine. Les observateurs les plus fins de la littérature Africaine embrassent dans un même mouvement critique ces différents auteurs qui, il n’ya guère, étaient perçus à tord comme des défenseurs « aveugles » de l’authenticité culturelle. Des recherches plus profondes et une lecture plus serrée de leurs œuvres montrent aujourd’hui que ces auteurs ont voulu, dans leurs différentes postures, appareiller davantage vers l’universel. La littérature Africaine fut d’abord un mouvement qui relève du « sortir », une volonté de vivre,  de quitter le néant dans lequel l’appareil intellectuel du colonialisme avait confiné le sujet nègre. 

Achille Mbembe, un observateur singulier de la littérature africaine a vu juste en disant la chose suivante: « Le lieu de naissance de cette littérature est une structure d’épouvante au sein de laquelle l’Afrique apparaît sous la figure de ce qui n’est jamais parvenu à l’existence et qui, en tant que telle, est privée de toute force de représentation, puisqu’il est le principe par  excellence de l’obstruction et du figement. N’étant jamais vraiment née, n’étant jamais sortie de l’opacité du Néant, elle ne peut pénétrer dans la conscience universelle que par effraction- et encore. En d’autres termes, elle est une réalité sans réel. A l’origine, l’acte littéraire africain est une réponse à cette exclusion qui est, en même temps, ablation, excision et péjoration. » Les premiers auteurs africains de l’ère moderne ont voulu d’abord sortir de l’ombre pour exister. La littérature africaine est née de l’ombre. A ce titre le « Chants d’ombre » de Senghor constitue une parabole illustrative qui renvoie à l’acte de naissance même de la littérature moderne africaine.

Mais juste après ce mouvement originel, jaillit un autre phénomène littéraire qui peut être qualifié de postcolonial. Cette écriture postcoloniale  est une phase importante de l’histoire africaine, elle correspond à une volonté de jeter un  regard distant sur ses origines propres. Les origines ne sont plus si  glorieuses que cela ! Le mythe de l’héroïsme dans l’histoire ancestrale est déconstruit par des écrivains qui se sont heurtés violemment aux limites monstrueuses des indépendances fondées sur une glorification meurtrière de l’authenticité africaine. Tout le monde se souvient du dictateur Mobutu justifiant l’exécution de ses opposants par le simple fait qu’il appartient à la culture Bantou. Ces nouveaux écrivains se démarquent de la Négritude. Il s’agit entre autres et surtout de Yambo Ouloguem, Ahmadou Kourouma et  Wole Soyinka. Yambo Ouloguem avec son fameux « Le devoir de violence » nous révèle que l’obsession des origines et le fétichisme de la pureté ancestrale, ne semblent pas toujours jouer. Toute généalogie est imparfaite, d’où l’extrême violence qui traverse l’histoire des origines du continent à travers ce livre qui a remporté le Prix Renaudeau et du reste, l’un des chefs-d’œuvre de la littérature africaine. 

Dans la même foulée, « Les soleils des indépendances » d’Ahmadou Kourouma, se singularise par une déconstruction inédite de l’écriture et de « la manière de dire les choses » en littérature africaine.  Un pied de nez aux indépendances africaines, une grande puissance d’imagination et une singulière liberté d’écriture. La littérature postcoloniale est anti-culturaliste. La culture n’explique pas tout semble-t-elle nous dire. Ce doute et cette écriture du scepticisme nous les retrouvons aussi chez Ibrahima Signaté dans « Une aube si fragile » et d’une manière encore plus expressive chez Alioum Fantouré avec « Le cercle des tropiques », une œuvre singulière à l’atmosphère violente; un texte aussi important que celui de Yambo Ouloguem. Le grand Chinua Achebe avec son excellent « Le démagogue » ne manque pas de nous dire aussi que les nouveaux dirigeants de l’Afrique participent de l’ancien système de domination coloniale. Les indépendances deviennent meurtrières  et le malien Ibrahima Ly avec son fameux « Toiles d’araignées » l’a décrit avec un univers carcéral comparable aux goulags de l’ère soviétique. 

Mais le paroxysme de l’écriture excessive et « excédentaire » est sans nul doute celle de Sony Labou Tansi. Comme la postcolonie est un monde « chaotique », l’écriture devient tourbillonnaire. «  Cet espace tourbillonnaire, c’est précisément le point de départ de l’écriture d’un Sony Labou Tansi, par exemple » écrit Achille Mbembe dans « Sortir de la grande nuit » à la page 223. « La vie et demie » est peut-être l’acte de naissance du postmodernisme en Afrique. Sony Labou Tansi est à la littérature africaine ce que Quentin Tarentino est au cinéma : Une écriture apocalyptique, une vision post-moderne. Tous les deux appareillent vers un monde de folie, d’amour, de violence et de larmes. Voilà l’essence de la littérature qui fait de Sony l’un des créateurs majeurs de notre temps.

Alors naquit une écriture plus ou moins « dépouillée » des préoccupations communautaires, un style plus intimiste, davantage « familiale » qui correspond aux années de marasme sociale consécutifs aux programmes d’ajustement structurel et de détérioration des termes de l’échange. La littérature comme « fiction » trouve ses pendants dans les tentatives hâtives de trouver des explications à l’état de « sous-développement » du continent. Nous avons eu droit à des questions comme « Et si l’Afrique refusait le développement ? » d’Axelle Kabou et « L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ? » de Daniel Etounga Mengellé, ouvrages vite oubliés puisque fondés sur des préjugés de race et une approche maladroitement culturaliste. Aujourd’hui la littérature africaine va  dans « tous les sens »  au gré de la liberté des créateurs, elle est devenue plus libre. Le corset de l’engagement littéraire ne semble plus prendre. Il existe aujourd’hui un réel exercice sur la forme, un travail de ciselage et de sculpture du texte chez Thierno Monenembo, Boubacar Boris Diop, Alain Mabanckou, Ayi Kwe Armah, Ben Okri et bien d’autres.

 Il existe en Afrique de vrais artistes de l’écriture à coté des artisans qui se démènent pour dire quelque chose. Ensuite vient une cohorte d’auteurs moins bons, parfois médiocres et même souvent exécrables.
Notons, au reste, le cas étrange du Congo qui compte plus d’écrivains que bons nombres de pays africains réunis. Le Congo est à lui seul un phénomène, un ogre littéraire. Le puissant critique littéraire Pius Ngandu Nkashama est congolais, de même que Valentin Mudimbe (RDC). En 2005 ce sont près de 200 auteurs qui sont étudiés, évoqués, cités ou mentionnés et bien davantage encore d’essais et de récits.
L’Afrique du Sud  compte pas moins de 180 écrivains actifs recensés et étudiés par d’éminents spécialistes comme Jean Sevry. Elle se singularise par deux prestigieux prix Nobel de littérature : Nadine Gordimer(1991 ) qui vient de nous quitter et John Maxwell Coetzee(2003)

 Il y a le cas aussi du Cameroun où aujourd’hui, historiens, sociologues, anthropologues et littéraires se confondent (Achille Mbembe, Jean Marc Ela, Leonora Miano, Calixthe Beyala, Abel Edinga). Quant au Sénégal, il existe une écriture post-senghorienne qui n’est pas suffisamment étudiée : il s’agit de Boris Diop, Ken Bugul, Abass Ndione, Abdou Anta Ka, Ibrahima Sall et cheick Aliou Ndao. Le congolais Alain Mabanckou se distingue par son extrême médiatisation, Yasmina Khadra, auteur algérien prolixe, ancien officier de l’armée algérienne lors des années de guerre civile(90), auteur du best-seller « L’attentat » est un écrivain du futur. Le sénégalais Boubacar Boris Diop se distingue par une certaine distance et une subtilité qui frise l’austérité indispensable à toute écriture « sérieuse ». L’ivoirien Koffi Kwahulé moins connu que les autres, est un dramaturge talentueux et rigoureux, lisez « Babyface ». Thierno Monenembo, Henri Lopes et Tahar Ben Jelloun sont aujourd’hui des écrivains établis. Le congolais Emmanuel Dongola, les ivoiriennes Véronique Tadjo et Suzanne Tanella Boni, le mozambicain Mia Couto, l’algérien Mounsi et encore d’autres comme le togolais Sami Tchak continuent d’écrire et c’est l’essentiel en littérature.

Quant à l’édition elle se porte plus ou moins bien selon les pays. Il existe un  réseau des éditeurs africains. Créé en 1992, l’Apnet compte 45 pays membres et son secrétariat est basé à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Son but est de renforcer l’édition locale partout en Afrique. Aliou Sow, son président distingue à juste raison, les problèmes suivants : l’accès aux capitaux, l’étendue du marché, la faiblesse du pouvoir d’achat et le problème de la distribution. « Il y a des lecteurs, il y a des livres mais il y a un gros problème de disponibilité. » dit-il.
Khalifa Touré
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