jeudi 5 mars 2015

Abdoulaye Wade, Macky Sall et les « mangeurs d’âmes »






« Chez moi ne subsiste plus que le rejet empirique d’une société en pleine putréfaction. Je n’aime pas l’asphyxie qui ne tue pas » Ibrahima Sall, Les routiers de chimères.

Abdoulaye Wade, ex-président de la république du Sénégal âgé de 89 ans , docteur d’Etat en droit public, avocat et professeur agrégé de sciences économiques, auteur du livre « Un destin pour l’Afrique », marié à une femme occidentale «  Sénégalaise d’ethnie toubab », a traité Macky Sall de « deumm », autrement dit Macky Sall descend d’une famille de « mangeurs d’âme » comme on dit en Afrique forestière puisque le mot est difficilement traduisible. Il l’a dit à l’indicatif et non au conditionnel, tenez-vous ! Il est sûr de son sujet comme d’habitude. Les Bambanas  disent « Guingii » ou « Soubakha » qui a aussi le sens de voyant, les ouolofs « deumm ». Ici au Sénégal on a l’habitude de traduire par sorcier ou anthropophage, deux traductions qui restent incomplètes, parce que dans certaines croyances, le Guingii, deumm ou soubakha est tout cela à la fois : Du  sorcier il a les attributs de voyant et jeteur de sorts, de l’anthropophage il a le pouvoir de se nourrir de chair humaine à distance et du mangeur d’âmes  il s’empare de votre esprit. Il ya déjà un problème ici quand on sait que l’âme est immortelle, selon la  tradition islamique. Avis à Abdoulaye Wade qui se dit grand croyant musulman et sûr d’entrer au Paradis. Il devrait lire (modeste recommandation) « Le livre de l’âme », de l’éminentissime Ibn Qaym Al Djawziya du 14ème siècle, l’un des rares à oser affronter la question de l’âme. Il a abordé le sujet sous l’angle de la tradition scripturaire mais aussi de la science gnostique.

Un grand guide religieux très écouté dans ce pays a dit il n’ya pas longtemps que « Celui qui croit au deumm ira en enfer ». Si cela est juste, beaucoup iront en enfer pour ce fait, sauf Abdoulaye Wade puisque lui-même n’y croit pas ; mais il a la malignité de savoir que beaucoup de sénégalais y croient. Il y entrera peut être pour d’autres causes (personne ne lui souhaite cette demeure de la honte suprême). Seul Dieu sait ! Le pardon, la rémission et la miséricorde appartiennent exclusivement au Maître du trône immense, même si Wade a déjà gagné son billet pour le paradis comme il le dit souventes fois. Mais faisons gaffe, il n’ya pas de clef-minute pour ouvrir frauduleusement les portes du Paradis. Sacré Abdoulaye Wade ! On l’a déjà écrit, Abdoulaye Wade est admirablement effrayant ! C’est un affranchi. Il doit certainement adorer le cinéma de Martin Scorsese et son fameux « Les affranchis » admirablement interprété par Robert de Niro qui tue non pas par plaisir mais parce qu’il peut le faire sans trembler ; pour être un affranchi, il faut être mort spirituellement. Pourtant le mot existe en Ouolof mais dans un sens prétendument positif. C’est « Mbaa yallaal », c'est-à-dire être libéré par Dieu, être Dieu Lui-même. Ah ! faisons attention aux mots, à nos croyances, à notre culture. Un grand gourou de ce pays n’a-t-il pas dit « Luma def genn ci ! Da nou maa mbaa yallaal». La vérité est qu’au Sénégal nous sommes une seule et même famille, pour ne pas dire nous sommes tous de la même trempe ou du même acabit. Abdoulaye Wade sait bien que  sa parade est politiquement improductive mais elle aura l’effet de tomber dans des oreilles imbéciles. Même si c’est un mal infinitésimal, l’essentiel est qu’il aura fait du tort à une famille. C’est le comble du cynisme !

Traiter une famille de « deumm » et d’esclave est l’injure la plus avilissante. C’est la vouer aux gémonies en jetant le doute et l’opprobre sur toute sa lignée. C’est une injure de destruction massive qu’Abdoulaye Wade a déclenchée. Mais heureusement, même pour une arme mortelle il faut un détonateur pour l’allumer, un minimum de compétence technique et une caution morale qu’il a perdue depuis longtemps. Tout cela explique la vague d’indignation et l’ire provoquées par ses rodomontades inqualifiables. Wade maitrise son sujet, il sa société. Les plus jeunes ne savent pas que l’on dit « deumm ndey, ngaana baay », autrement dit la lèpre se transmet par le père et « l’anthropophagie » par la mère ; pauvres mères ! N’avez-vous pas remarqué ? On injurie beaucoup plus la mère que le père dans nos sociétés. La pire des injures est de prononcer le nom de la mère pour faire vraiment mal. Les jeunes d’aujourd’hui n’y vont plus par quatre chemins ; le mot « Ndey » qui signifie « mère » est dans chaque phrase impérative qu’ils prononcent. C’est comme si on ne peut plus donner d’ordre, exprimer un souhait ou faire une prière sans injurier. Les sociolinguistes devraient nous aider à comprendre ce phénomène d’autodestruction suicidaire. A moins qu’ils ne prennent la chose pour un épiphénomène. L’économie politique de la vulgarité serait vivement la bienvenue. Toutes ces remarques trouvent peut-être leur explication dans notre civilisation matrilinéaire. Pourquoi s’exprime-t-on si mal dans notre société contemporaine ? Il n’ya guère, un homme politique presque aussi retors que Wade à invoqué de façon blasphématoire un verset du coran pour insinuer que  son adversaire est né hors mariage. Personne n’a trouvé à y redire. Dans ce pays les hommes politiques ont tous les droits.

Le grand Seydil Hadji Malick Sy qui voulait réformer la société sénégalaise est l’auteur d’un étrange aphorisme que son petit fils Cheikh Tidiane Sy répète à toute occasion où il s’agit d’un sujet de société : « Au Sénégal, la Sounna ne vaincra jamais la tradition ! » Il est difficile de trouver une « formule sociologique » plus juste pour qualifier l’ambivalence dans les croyances religieuses au Sénégal. Pour preuve, un prêcheur bien connu de ce pays a avoué avec sincérité qu’il croyait au « deumm », jusqu’à ce qu’il rencontre Cheybatoul Hamdi Diouf. Il avait jusqu’alors réussi toutes les contorsions philosophico-religieuses et  convoquer des principes de droit musulman pour ne pas croire à « ces histoires », mais rien n’y fit. Sa croyance restait tenace à cause  du phénomène du « dieufour » qui est un état de transe démentielle caractérisée par une logorrhée accusatoire. Le malade qui est pour la plupart du temps une femme, pousse des cris et s’auto-accuse de pratiques « anthropophagiques ». Tous les spécialistes du monde des Djinn et de la démonologie, comme Cheybatoul Hamdy Diouf (Paix à son âme), Abdou Salam Baaly et bien d’autres dans le monde, sont unanimes que le « dieufour » ou transe démentielle n’est qu’une des nombreuses formes de possession. Le Djinn maléfique prend possession du corps, des organes de la personne pour s’exprimer à travers sa langue faisant croire aux témoins que c’est la personne présente qui parle. Les non-initiés tombent du coup dans le piège. Mais comment un prêcheur qui a fait ses humanités dans les plus grandes universités islamiques peut-il tomber « dans le panneau » ? C’est que la plupart des hommes sont condamnés à croire qu’à ce qu’ils voient. Une des stars des Shows religieux aujourd’hui, à la question de savoir si les « deumm » existent ou pas, a répondu qu’il connait quelqu’un qui les soigne. El Hadji Malick a encore raison, les traditions ancestrales s’invitent jusque dans la bouche d’un de ses disciples-prêcheurs. Ce brave monsieur ne sait pas qu’il vient d’avouer que ceux qu’on accuse de sorcellerie sont des malades-possédés qu’il faut soigner. Pendant des siècles en occident de pauvres innocents ont subi l’autodafé, accusés de sorcellerie alors qu’ils n’avaient besoin que d’être soignés.  Voilà l’origine de l’expression « chasse aux sorcières ». Et que dire de ceux qui se disent eux-mêmes « deumm » ? C’est qu’ils sont eux-mêmes des possédés ; possédés-envoûtés, ayant vécus longtemps en état de possession qu’ils en sont venus à perdre totalement la faculté de distinguer les actes volontaires qui relèvent de leur personne et les agissements démoniaques des entités qui les possèdent. La possession est un phénomène d’une rare complexité.

Quand il s’agit de choses qui vont au-delà de la raison beaucoup d’intellectuels francophones et arabophones sont désarmés parce qu’ils ne savent pas que la démonologie est une science, une science cachée, avec ses codes, sa terminologie et ses méthodes. Le professeur Ibrahima Sow de l’IFAN qui a créé le laboratoire de l’imaginaire à l’UCAD,  fait beaucoup d’efforts dans ce domaine, mais il est seul et même souvent désarmé par sa propre raison universitaire. La raison a une histoire, ne l’oublions pas. Son combat louable contre les charlatans et imposteurs l’éloigne souvent du sujet. Il est possible de pénétrer « le milieu », le pratiquer et garder en même temps une distance critique. Beaucoup d’intellectuels ne veulent pas se laisser aller dans ces sujets de peur d’être qualifié de déviants, superstitieux et perdre du coup leur crédibilité « intellectuelle». L’université a ses réalités, mais le destin paradoxal d’un chercheur est de quitter l’université tôt ou tard. Beaucoup ne savent peut-être pas que Sigmund Freud a rompu avec Carl Gustav Jung de peur de perdre sa crédibilité scientifique. Il a finalement gagné en autorité scientifique, mais il a perdu un océan de savoir découvert et exploré par Jung à travers les études de l’inconscient mythologique. Le terrible Jacques Derrida aura tort plus tard de penser dans sa critique de Gaston Bachelard que la philosophie occidentale a « un sérieux problème » avec la question de la métaphore. Le problème des intellectuels est plutôt l’incapacité à penser le savoir philosophique sous l’angle du symbolisme et de la métaphore. Ah ! s’ils savaient.

Un Ibrahima Sow recadré, un Iba Fall plus profond, moins timide et un Moustapha Sène sorti de l’ombre peuvent éclairer beaucoup au sujet de l’imaginaire. Ce dernier est l’auteur d’une brillante thèse dirigée par Madame Lilyan Kesteloot, intitulée « Le surnaturel et le merveilleux dans les ethno-contes  Ouolofs : Essai sur l’imaginaire et les visions endogènes de l’environnement.» Lorsque des déclarations aussi lourdes de sens et  apparemment anecdotiques pour les partisans de la simplification qui ne veulent jamais s’embarrasser de soucis intellectuels, s’invitent au sommet de l’élite politique, la science est interpellée. Elle peut venir de partout. Les intellectuels, surtout francophones, hésitent souvent à faire par exemple l’économie politique de la sorcellerie, du sexe ou de la mort. Ces « données » participent fondamentalement au processus de compréhension du pouvoir en Afrique, de nos sociétés modernes, et disons-le de l’idiosyncrasie  de nos dirigeants. Cette question de « deumm »est loin d’être anecdotique, elle participe, à l’évidence, de la thématique de la mort, du pouvoir et du symbolisme macabre de la nuit très caractéristique de la politique africaine. Nous avons écrit le vendredi 05 Août 2011 la chose suivante : « la sorcellerie en politique africaine est liée à la mort, symboliquement parlant. La sorcellerie est l’une des pratiques qui fondent la nécro-politique en Afrique. Dans nos pays le pouvoir politique est synonyme de capacité de donner la mort, de tuer physiquement ou symboliquement. Il n’est pas rare d’entendre un politicien menacer son adversaire de « liquidation ». Au Sénégal on est loin des pays où les sacrifices humains font partie de la politique gouvernementale. Mais attention chaque pays africain possède sa propre échelle de magie et de sorcellerie. » Quoi de plus assassin que de traiter son prochain de « sorcier » ? C’est tenter de le liquider socialement.

Abdoulaye Wade a oublié que dans l’Afrique moderne la question des « deumm » a évolué selon les paramètres spatio-temporels, les positions de pouvoirs économique et politique. Des familles intouchables, infréquentables depuis des générations se sont vite fait anoblir par la société et réhabiliter par le phénomène de l’oubli volontaire et intéressé parce que ces familles sont devenues riches. Qui ose traiter de « deumm » une famille riche et puissante ? Les gens n’en ont même pas intérêt puisqu’ils veulent maintenant les fréquenter. Ils sont prêts à se faire manger par un riche-deumm mais c’est en vérité eux qui mangent les riches. Ils provoquent le dégoût. Ah !  la colère scatologique de Galaye le personnage d’Ibrahima Sall-le poète, me vient à l’esprit : « Galaye donnait libre cours à ses fantasmes. Il imaginait le déluge qui jaillirait de l’immensité des latrines. Il serait fait des appétits de ses semblables, de leur suffisance et de leurs prérogatives. Un plat de choix pour les vers à l’affût dans la tombe. Galaye avait un problème. Il se demandait comment se faire scatophage parmi les gourmets / Riches ? Les excréments n’ont d’odeur tout comme le Dieu Argent. C’est une fosse commune pour les aisances de tout un chacun. Dieu sait que l’homme ne peut, ni n’a le droit de sentir mauvais. »

 Il est difficile de rester calme devant ce manque, ce refus, cette absence de conscience de classe qui va nous tuer tous. C’est la maladie du siècle au Sénégal. L’oubli volontaire des origines. Ce qu’il faut vraiment pour le Sénégal, personne ne le souhaite ! Beaucoup d’aventuriers de tous ordres se disputent aujourd’hui l’espace public en le souillant par leurs faits, gestes et pratiques immorales. D’autres sont grisés par leur présence frauduleuse et éphémère dans cet espace. Une troisième catégorie de personnalités est droguée à l’espace publique parce qu’elle y a longtemps séjourné. Tout cela explique ces  consciences déstructurées comme du papier mâché qui hante l’élite nationale ; état mental symbolisé par cette image violente du poète qui provoque le dégoût et  le vomissement. De toutes les façons le Sénégal ira quelque part et  l’histoire remettra beaucoup à leur place.

Khalifa Touré
776151166




samedi 28 février 2015

Abdoulaye Wade ou la tentation du pire ?




« Ce siècle, jamais nous ne saurons le vouloir : C’est une ère de puissants puisant leurs semelles des cœurs. Vraiment un souffle au second horizon des prières d’enfer » Ibrahima Sall, Le Poète

Me Abdoulaye Wade est un personnage fascinant, c'est-à-dire admirablement effrayant. Il est comme ces créatures qui sortent de la nuit et qui nous tétanisent par leurs formes étranges. Nous les regardons fixement, les yeux presque révulsés par quelque chose qui se trouve entre la frayeur et l’admiration passive. Cet état paradoxal existe malheureusement chez certains de nos compatriotes malgré l’indignation collective suscitée par ses propos inqualifiables. C’est la tentation du pire, l’expression est de Florian Zeller. Abdoulaye Wade peut tromper ; il ne le cherche pas toujours comme on a souvent tendance à le croire. Personne ne possède un contrôle total de soi. Cela ne veut nullement dire qu’il n’est pas maître de ses actes et paroles. C’est un homme qui cherche éperdument et même de façon morbide l’habileté politique. Il la cherche tellement qu’il perd finalement l’haleine ; le souffle court, il devient maladroit. C’est la maladresse des habiles. L’expression est de François Mauriac, nous l’avons déjà écrit à propos de son ex-fils putatif, Idrissa Seck, avec qui il partage certains éléments de profilage. Nous disions en substance, qu’il est des hommes qui cherchent tellement l’adresse et la dextérité qu’ils en deviennent gauches, veules et maladroits. Tout le temps ils sont à l’affût  de la posture mécaniquement hiératique qui devient fausse à la longue. Ils cherchent douloureusement l’intelligence à tout moment. Une attitude excessive, superflue et inutile. « Tout ce qui est excessif  est insignifiant » a dit Talleyrand le diable boiteux. Ils ont fini par installer la culture politique de l’habileté chez les jeunes, dans la presse et même  auprès des analystes. Alors, c’est « l’écume de jours » de la politique qui est récoltée, consommée, discutée et analysée ; la profondeur des choses est ainsi ignorée. « Les vaines agitations de la surface ne doivent pas nous tromper sur le calme mortuaire qui est notre lot » a dit  Jean Paul Sartre, le philosophe-borgne. Peut-être qu’il ne voyait que d’un seul œil, mais à ce propos il a vu clair. Nous ne sommes pas condamnés à ne regarder que la direction indiquée par les personnages publics. Même avec un seul œil nous nous devons un regard oblique et nietzschéen sur la politique. Abdoulaye Wade est il le génie politique que l’on pense, le malin qui cherche à pousser Macky Sall à la faute ? Oh que non ! Le génie politique n’existe que dans la bouche de ceux qui le disent. Nous avons déjà écrit et le pensons toujours « Les génies militaires n’existent pas, selon Léon Tolstoï, comme il n’existe pas de génies politiques. Ni le général De Gaule, ni Jules César, pas plus que Napoléon ne furent des génies politiques, en tout cas dans le sens de l’auteur de « GUERRE ET PAIX »  qui écrit la chose suivante: « Dans les événements historiques, les prétendus grands hommes ne sont que des étiquettes qui donnent leur nom à l’événement et qui, de même que les étiquettes ont le moins de rapport avec cet événement.»Encore qu’Abdoulaye Wade est loin d’être un grand homme. Mais il ne manque pas de talent. Des compatriotes seraient tentés de lui trouver des excuses et même de l’admirer pour ce qu’il fait de l’instrument politique. Ils pensent à tort que la politique est un jeu. Quand est-ce que la politique est-elle un jeu ? C’est plutôt une guerre mortelle. Abdoulaye Wade qui a l’injure boueuse à la bouche ne me fait pas du tout rire. Allez dire aux nombreuses familles sénégalaises qui ont perdu des proches dans les combats politiques ou définitivement traumatisées par les sacrifices et privations, que la politique est un jeu ! On dirait que dans ce pays la lutte politique a commencé avec Abdoulaye Wade. C’est peut-être un choix. Pauvre Sénégal ! On dirait qu’il n’ya pas eu Tidiane Baydy Ly ou Mamadou Dia. Mais un peuple est libre de choisir entre la bonne graine et l’ivraie. Ah ! s’il était possible de dissoudre  le peuple (dans la vérité).

Nos hommes politiques qui jouent au génie et y entraînent tout le monde doivent avoir à l’esprit que tous les grands stratèges ont été battus (Napoléon, Hitler…). La leçon à tirer ici n’est pas évidente. Elle procède peut-être de la mystique : Face aux contingences humaines c’est l’Esprit qui gouverne le monde. Même un Bill Clinton qui est loin d’être un grand, l’a compris lorsqu’il disait à propos de la politique de l’Amérique : « Notre marche se déroule en dehors du temps. »  Il ya peu d’hommes politiques qui cherchent l’intemporalité. Notre Abdoulaye Wade n’échappe pas à la règle. Mais le paradoxe est que Me Wade est drapé d’un trait de caractère rare : il a le complexe de l’éternité. Il veut s’éterniser, incarner et même se réincarner en tout. C’est la raison pour laquelle ses relations avec son fils et ses conséquences désastreuses qui frisent la morbidité sont d’une complexité qui échappe évidemment à la banalité. Ceux qui disent que n’importe quel père normal aurait réagi comme Wade sont passés à côté de la chose. Combien de « grands » hommes ont ignoré leurs enfants pour une cause supérieure. Ils ne sont grands que parce que leur vertu était à l’abri de tout comportement veule et indigne d’un homme dont la vocation est de faire l’histoire. Nos hommes politiques qui sont un tant soi peu informés,   n’ignorent pas que même Joseph Staline, dont on dit aujourd’hui qu’il a commis des crimes de masse, a refusé d’échanger contre son propre fils, le maréchal allemand  Von Paulus qu’il avait retenu prisonnier lors de la campagne de Russie. Quant à Abraham Lincoln, il a accepté que son unique fils vivant s’enrôle dans l’armée, en période de guerre de sécession,  alors qu’il vient de perdre un garçon. Sa famille a failli éclater. Plus proche de nous El Hadji Malick Sy et Cheikh Bou Kounta n’ont-ils pas désigné chacun son fils à la place des talibés pour aller guerroyer en Europe ? Sidi Ahmed Sy n’est pas revenu de la campagne de Grèce, quant Cheikh Sidi Makhtar Kounta, il est rentré saint et sauf. Mais j’avais oublié qu’au Sénégal  la politique n’a rien à voir avec ces références religieuses. Elles sont trop lointaines et même pas du tout opérationnelles dans la mécanique politique. Au Sénégal la morale politique ne fonctionne pas à l’eschatologie. Les choses politiques se passent seulement ici-bas. Tous les politiciens vous diront «  Politik adduna la yem ». Cette forme d’athéisme des valeurs qui frappe la quasi-majorité des politiciens est la source du problème. Il nous manque des saints-laïcs-martyrs dans notre culture politique immédiate. Notre imaginaire est peuplé de héros de faible densité.

Quant à Abdoulaye il n’a pas franchi le Rubicon (pour ceux qui connaissent l’histoire de l’expression), il faut être un preux-vertueux pour le faire. Il a gravement touché des points sensibles pour tout le monde et surtout pour tous ceux qui se targuent d’avoir du sang royal dans ce pays. Faisons attention à la généalogie qui est la science la plus gênante. A force de creuser dans n’importe quelle généalogie on trouvera des énormités innommables. Serigne Cheikh Tidiane Sy Al Maktoum n’a-t-il pas sagement dit qu’ « ils sont nombreux à dire « mon ancêtre, mon ancêtre » alors que cet ancêtre était un brigand. » Le passé est souvent construit sur du fumier qui sent évidemment mauvais. « Nous sommes tous des tarés » a dit le célèbre généticien français Albert Jacquard. On peut porter à la fois des gènes de longévité et autres  gènes innommables. Au moment où Abdoulaye se gargarise d’une supériorité lignagère, un jeune nommé Thomas Piketty né en 1971, fait fureur dans le monde pour avoir écrit le livre qui  met à terre les inégalités. Oh ! j’avais oublié qu’au Sénégal les inégalités ne gênent pas, surtout parmi les élites. Décidément la sagesse n’est pas là où on la cherche. Un homme de 44 ans peut être plus sage qu’un vieillard de 89 ans. Je préfère une bonne bibliothèque à certains vieillards.   

Une société dont la machine à fabriquer le Bien tombe en panne est une société malade. Le Bien est une question de transcendance mais aussi un problème de possibilité sociale. Pour beaucoup de citoyens les logiques de survie auxquelles ils sont confrontés depuis les années d’ajustement structurel, diminuent les capacités de choix d’ordre moral et poussent à des solutions et opinions à la limite de l’honnêteté. Je pense aussi qu’il ya au Sénégal un problème de consensus moral. Depuis des années nous avons du mal à s’accorder sur ce qui est bien et ce qui est mauvais .Dans cette « culture » ambiante quoi de plus normal qu’il existe un homme comme Abdoulaye Wade. Que Dieu bénisse le Sénégal !

Khalifa Touré
776151166




vendredi 9 janvier 2015

De quoi la localité de Ndiassane est-il le nom ?





« Le breuvage que nous préparons pour l’éléphant ne saurait être versé dans le gosier d’une fourmi.» Imam Hassan Al Basri.

Fondé en 1883(1884 ?) par Cheikh Bou Mouhamed fils de Cheikh Bou Nahama Kounta, Ndiassane qui se trouve à quelques encablures de Tivaouane, est une localité qui frappe l’esprit des visiteurs par la distance, le retrait et la modestie sociale qui  caractérisent les âmes qui hantent ce haut lieu de la Qadiriya. Les Kounta sont une illustre et très ancienne lignée de saints-mystiques-musulmans qui descendant de Okba Ben Nafi’i Al Moustadjaab  qui lui-même remonterait à l’ancêtre du Prophète Muhammad (PSL), le fameux Quraich Ibn Malick communément appelé Fihr, dont la famille du Prophète Mouhamed (PSL) porte le nom.  Okba qui a jusqu’à nos jours des homonymes à Ndiassane est bien cet illustre compagnon du Prophète(PSl) qui reçu l’ordre d’Oumar Ibn Al Khatab d’explorer l’Afrique à l’époque où Amr Ibn Aas était gouverneur d’Egypte. Il entra par la Tunisie actuelle et « fonda »la fameuse mosquée de Kairouan, mondialement connue. Ses explorations l’aurait mené jusqu’aux confins du Fleuve Sénégal. En tous les cas il a traversé tout le Sahara pour ensuite remonter vers le Nord. Selon Cheikh Sidy Mouhamed Al Kounti fils de Cheikh Sidy Moctar El Kébir,  Okba Ben Nafi’i est mort martyr, assassiné du haut de son Minbar, lorsqu’il prononçait son Qutba un jour de vendredi.  Somme toute, la tribu des Kounta est à la fois une lignée familiale et une chaine de transmission mystique qui est en l’occurrence l’objet d’un étrange « Tawassoul » élaboré par un disciple en danger qui chante le nom de Dieu à travers les œuvres  des illustres Kounti comme Cheikh Sidi Moctar El Kébir, Cheikh Sidy Yahia le grand, Cheikh Sidy Oumar Cheikh, Cheikh Sidy Mouhamed Khalifa et le fameux Cheikh Ahmad El Bekkaye de Oualata.
La généalogie est certes une re-construction mais  de nombreux travaux dont ceux de Thomas Edward Whitcomb et G. Salvy reviennent sur les origines lointaines des Kounta avec une approche scientifique. Si vous lisez le livre de la  célèbre Maryse Condé consacré à Tombouctou vous aurez une idée de ce que représente les Kounta dans lequel l’un des plus illustres Kounta Cheikh Ahmad El Bekkaye le grand est évoqué. Il repose à Oualata, à la lisière du Mali, de l’Algérie et de la Mauritanie. Quant à Cheikh Sidi Moctar Al Kounti (1730-1811) le plus grand maitre mystique des Kounta, grand propagateur de l’Islam, vénéré par tous les saints dont Cheikh Ahmadou Bamba et le grand Cheikh Sidiya de Boutilimit, il repose à Bou L’Anwar ; l’un de ses éclats mystiques et non le moindre est  Sidi Mohamed Khalifa Al Kébir dont la dernière demeure est localisée en Mauritanie. C’est donc dire que les Kounta ont essaimé en Mauritanie au Maroc, au Niger,  au Mali et aujourd’hui au Sénégal. Ils sont les principaux artisans de l’expansion musulmane au Sahara entre le 11ème et le 16ème siècle. De sérieux travaux universitaires en attestent. C’est l’une des lignées musulmanes les plus présentes dans la littérature scientifique et les thèses universitaires. Je vous renvoie à celle de Fatima Bibed : « Les Kuntas à travers quelques extraits de l’ouvrage Al-Tara’if Wa tala’ id de 1756 à1826 » soutenue à l’Université d’Aix Marseille en 1997. 

Mais les Kounta ou Ahlou Kounti n’ont pas toujours été des qadr, ils ont été ce qu’ils sont, c'est-à-dire une dynastie religieuse à tendance mystique et expansionniste musulmane, avant que l’un de leurs illustres ancêtres n’adhère à la Qadiriya qui est la première confrérie mystique musulmane recensée, elle remonte au 13ème siècle. Même le patronyme Kounta n’a été vulgarisé véritablement qu’entre le 16ème et le 18ème siècle. Le premier à porter le patronyme Kounta est Cheikh Sidy Mouhamed fils de Sidy Aly et père du fameux Ahmad Al Bekkaye de Oualata (16ème Siècle). La Qadiriya compte aujourd’hui 29 branches à travers l’Inde, la Turquie, l’Albanie, la Syrie, l’Egypte, la Mauritanie, le Mali, le Sénégal etc. C’est ainsi que vivent les preux chevaliers du Tassaouf qui  passent d’expériences en expériences en quête d’accomplissement mystique. Beaucoup de saints mystiques apparentés aujourd’hui au Tidianisme ou à la Qadiriya ont connu d’autres expériences dans la Khalwatiya, la Chazaliya la Naqchabandiya, la Dabaaqhiya, la Mouriidiya du Caucase, la Mawlawiya ou bien d’autres confréries. C’est le cas du grand pôle mystique Cheikh Ahmed Tidiane Chérif Al Fatimiya qui a connu la Khalwatiya. L’illustre Cheikh Saadoul Abihi qui appartient à la branche Faadaliya de la Qadiriya (du nom de son père Cheikh Mouhamed Fadel) offrait généreusement le Wird Qadr, Tidiane et Chaazalite.  

En effet c’est Cheikh Sidi Oumar Cheikh Al Kounti fils de Ahmad El Bekkaye de Oualata qui se fit disciple pendant 30 ans du grand Cheikh Mouhamed Ibn Abdoul Karim Al Maghiily et reçu de lui les clefs de la Qadiriya, c’était au 16ème siècle. Retenons que c’est le même Al Maghiily venu d’Irak qui a introduit la Qadiriya en Afrique. C’est ainsi que se développa deux branches Kounti de la Qadiriya : la Qadiriya Bekkaiya  du nom de Ahmad El Bekkaye de Oualata et  la Qadiriya Mukhtariya, du nom de Cheikh Sidi Moctar El Kébir. Il ya aussi la Qadiriya Seydiya de l’immense Cheikh Sidiya Baba de Boutilimit en Mauritanie qui appartient à une autre lignée. La fameux et très étrange Cheikh Yaaqoub ould Baba appartient à cette branche lumineuse.

Quant à Cheikh Bou Nahama, il reçu l’ordre de son maitre, Cheikh Sidi Mokhtar de venir s’installer dans le monde noir. C’est à partir de Bou Nahama qui a épousé une femme noire d’où est issu Cheikh Bou Mouhamed, que les Kounta (du Sénégal) se sont métissés et ont commencé à se « négrifier ». Les localités de Guyy Yett, Sancc Buuna, Ndeer et Ndiassane sont tous des excroissances de Ndanq Kajoor fondé par Cheikh Bou Nahama en 1800 à l’époque du Dammel Birima Fatma Thioub. Cheikh Bou Mouhamed Kounta ne verra jamais son illustre père décédé avant sa naissance en 1843. Il a grandit auprès de ses grands frères avant de se déplacer vers les terres de Ndiassane qu’il fonda en 1883 et qu’il ne quitta jamais jusqu’à son rappel à Dieu le 13 Juillet 1913. Cela explique peut-être en partie l’enclavement non pas géographique de la localité, parce que Ndiassane est presque sur la route nationale, mais un enclavement qui pendant longtemps reposait sur la méfiance et une volonté de préserver un héritage et éviter de se mêler des choses de ce bas monde. Pourtant, fait paradoxal, Cheikh Bou Mouhamed Kounta entretenait des relations épistolaires avec Paul Marty. Il a même accepté d’envoyer l’un de ses illustres fils Sidy Moukhtar Kounta à la première guerre mondiale qui revint saint et sauf.  La plupart de ses enfants ont essaimé à travers le Sénégal. Son premier successeur Cheikh Al Bekkaye, le père de Abdou Bekkaye et Bou Bekkaye a conduit brillamment les affaires jusqu’en 1929. Quant à Cheikh Sidy Lamine Kounta, il ne résidait pas à Ndiassane avant son accession au Califat. Il a eu un long et très étonnant magistère qui dura de 1929 à 1973. Cette fameuse bâtisse qui surplombe Ndiassane est l’œuvre de cet homme austère et mystérieux. Comme son père Cheikh Bou, il possédait beaucoup de biens mais n’en jouissait pas. Presque toujours habillé de la même manière il n’hésitait pas en plein chant religieux de venir retirer le bâton des mains du joueur de « Tabala » qui s’emballait trop. Autant dire qu’il serait étonné de la tournure musicale et endiablée que prend aujourd’hui le « Tabala » qui, à l’origine accompagnait cet oratorio mystique caractérisque de certains ordres mystiques comme la Maoulawiya de Djalal Ad-diin Rumi, qui inspire depuis toujours les Derviche tourneurs mondialement connus. 

Cette austérité, ce refus de se mêler des affaires de ce monde vient en partie de Baye Sidi Lamine comme on l’appelle affectueusement. Il n’a accepté de recevoir le Président Senghor qu’une seule fois. A Ndiassane c’est la loi coutumière et islamique qui était en cours au temps de Baye Sidy. La gendarmerie n’intervenait jamais. Les conflits étaient arbitrés à l’ombre du Cheikh. A l’image du fondateur, les habitants de Ndiassane voyageaient rarement. Au contraire la plupart des disciples ont rallié Ndiassane en émigrant du Mali, de la Haute-Volta, de la Guinée Bissau et de la Gambie. Pourtant Cheikh Bou Kounta n’a presque jamais quitté Ndiassane. A part Baye Mamadou Kounta (3ème Calife et père du guide actuel, El Hadji Mame Bou) et Cheikh Abdourakhmane Kounta (grand dépositaire de secrets mystiques)  qui vivaient à Ndiassane, Cheikh Sidi Yahia le pieux, vivait à Latmengué dans le Saloum avant d’accéder à la charge califale. Un homme affable, d’une grande modestie pour ceux qui l’ont connu. Il a quitté ce bas monde en laissant derrière lui, l’image d’un saint caché parmi ses semblables. Son successeur et fils cadet de son père Baye Bou Kounta, le Hafiz dépositaire du coran vivait à Tiaryak au Saloum. Bou Nahama était à Sédhiou et Cheikh Sidy Aly Kounta, le père de Mohiédine Ahmed Bachir Kounta est décédé en Gambie. L’une de ses filles Sokhna Mariam Kounta était l’épouse de Serigne Babacar Sy. La bâtisse qu’elle habitait à Tivaouane est toujours dénommée Ndiassane. Ayant vécue longtemps, cette dame au teint très clair et à la face lumineuse avait fréquemment les yeux rivés sur le livre saint qu’elle lisait toujours. Mais la plus inoubliable de ses filles reste Sokhna Lalla Aicha Bou, réputée pour son austérité et ses connaissances gnostiques. 

Pour solde de tout compte, on peut dire que l’histoire des Kounta reste interminable même si comme toutes les confréries aujourd’hui elle est confrontée à de grands défis dont le principal est le « Tadjdid »(  renouvellement) . Cet homme providentiel, ce messie disons-le, ce Moudjtahid (réformateur) qui sera à la fois un cheikh Mourabbi (éducateur) et un pâtre qui conduit le troupeau. Nous ne pensons pas que les Dahira et autres associations peuvent tenir ce rôle. Mais en attendant l’arrivée de cet « être providentiel » les actions de ces organisations restent utiles dans un monde moderne qui construit des théories douteuses sur « le leadership de groupe » fondées sur les carences du monde contemporain et les incapacités de l’homme moderne. Djalal Ad-din Souyouti a dit  dans son fameux « Massalik Al Khounafa fi Waalideyhi Al Mustapha »,   que même dans les heures les plus sombres de l’humanité, il y aura au moins sept personnes qui dirigeront de part et d’autres  les affaires de l’humanité et donneront à Dieu les raisons de garder ce monde vivant. Jusqu’à la preuve du contraire Souyouti a raison. Le leadership n’est-il pas spirituel ?

Khalifa Touré
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lundi 8 décembre 2014

Barack Obama, l’Amérique et la question raciale





« Il n’a jamais agi, ni comme un blanc, ni comme un noir. C’est ça voyez-vous, c’est ça qui a rendu les gens si furieux ! » William Faulkner.

Tels sont les mots énigmatiques que l’écrivain William Faulkner a mis dans la bouche d’un de ses personnages qui s’exprimait ainsi à propos d’un nommé Joe Christmas, accusé peut-être à tort d’avoir tué une femme blanche tout simplement parce qu’il a la peau un peu basané. Il aurait eu, dit-on, une goutte de sang noir. Il n’est ni chien ni loup, donc il inquiète et fait peur à  l’autre. Aux Etats-Unis cela suffit pour faire de vous un noir, même si vous êtes clair, très clair même. La notion de « métis » n’existe pas au Pays de l’Oncle Sam. Le général Colin Powell raconte dans ses mémoires comment il lui était impossible il y a quelques années, d’entrer dans un restaurant pour blancs alors qu’il était colonel de l’Armée américaine. Il était obligé d’envoyer son chauffeur de race blanche, lui faire faire une simple collation. Malgré tout l’Armée américaine a toujours été en avance sur la société quand il s’agit de la  question raciale. Powell était au moins officier supérieur avec un chauffeur de race blanche  dans un pays ségrégationniste. C’est cela le paradoxe américain. Une sorte de schizophrénie sociale qui a toujours cours sous d’autres formes.  Il raconte aussi cet épisode gênant où sa grande sœur qui est plus « claire » que lui, presque une blanche, a invité son petit ami blanc à la maison. Il fallait voir comment ses parents fulminaient, raconte-t-il. Aux États-Unis soit on est blanc soit on est noir. Quant à la chanteuse Maria Carey elle raconte que lorsqu’elle était petite, ses copines de l’école primaire la prenaient pour une blanche jusqu’au jour où elles ont vu ses deux parents.

 Si vous lisez « Lumière d’Août » de William Faulkner d’où est extraite la citation mise en exergue vous serez « définitivement » convaincus que le problème racial aux États-Unis est une question presque « métaphysique ». Elle dépasse de loin la sociologie et l’histoire. L’immense poète africain- américain William Dubois, l’a vite compris, qui a écrit ces mots étincelants : « Le savoir sociologique est si lamentablement inorganisé que la signification du progrès, le sens des mots « vif » et « lent » dans les activités humaines et les limites de la perfectibilité de l’homme, sont comme des sphinx énigmatiques et muets postés sur les rivages de la science. Pourquoi Eschyle a chanté deux mille ans avant que  Shakespeare ne fut né ? Pourquoi la civilisation a fleuri en Europe et périclité en Afrique ? Tant que le monde restera stupidement muet face à ces questions, cette nation devra-t-elle proclamer son ignorance et ses préjugés impies en refusant la liberté et l’égalité des chances à ceux qui font entendre leurs Sorrow Songs jusqu’au trône du Tout-Puissant ! »

Ah que oui Monsieur William Dubois ! Le racisme peut prendre des allures d’une violence folle et inouïe comme on le constate ces dernières années, des situations cocasses, quelques fois inexplicables et tout le temps regrettables. Mais ce qui fait peur surtout c’est l’arrière plan « idéologique » qui préside et offre un décor de fond à des actes criminels innommables comme ceux de Fergusson, New York et bien ailleurs aux USA. La plupart des policiers blancs qui ont tiré sur des jeunes noirs ont reconnu qu’ils ne l’auraient pas fait si « leurs cibles » étaient de race blanche. Ils ont peur des noirs ! La grand-mère maternelle de Barack Obama a reconnu qu’elle a peur des adolescents noirs lorsqu’elle marche dans la rue oubliant qu’elle a laissé chez elle un jeune noir (qui sera président des États-Unis de l’Amérique multiraciale et pluraliste). Cette confession met le doigt sur la lancinante question de l’altérité, la peur de l’autre, fondée essentiellement sur une faiblesse psychologique, un déficit d’éducation, une grave inculture et  une forme non pas d’idiotie mais d’imbécilité au sens propre. L’Imbécilité contemporaine fait mal au monde ! Après les attentats du 11 Septembre un jeune américain croyant se venger, a tiré sur un citoyen américain qui portait le turban des Sikh. Il croyait tuer un musulman puisque tous les musulmans sont des enturbannés dans son imaginaire fabriqué par la presse irresponsable et le Cinéma réducteur.

 A ce propos vous ne pouvez pas imaginer comment une certaine littérature de caniveau et le cinéma surtout hollywoodien de mauvais goût, a « édulcoré », déformé et même modifié l’image des Noirs et des Indiens dans le monde. L’on néglige et même sous-estime à tord la force destructrice d’une iconographie falsifiée des races. Le génial et rebelle Marlon Brando a eu raison en son temps de refuser l’Oscar du meilleur acteur et d’aller se faire représenter par femme déguisée en indienne puisque disait-il « le cinéma a causé beaucoup de torts aux indiens ». L’imagologie tronquée  des nègres et des indiens a sans nul doute informé de façon désastreuse les comportements des sujets blancs vis-à-vis des noirs en l’occurrence. Il faut à la vérité dire que « les noirs » ont parfois joué le jeu pensant naïvement que c’est un simple jeu. Même la Black-exploitation, cette grande industrie et surtout courant cinématographique pan-nègre qui aujourd’hui, est l’une des principales sources d’inspiration d’un cinéaste blanc comme Quentin Tarentino, n’a pas réussi à infléchir la tendance racialiste. Les noirs sont en général grands, costauds, forts, comiques, des dealers qui meurent très vite au cinéma. Dans un film Hollywoodien le premier à mourir est un noir, en général.  Sauf le plus talentueux des acteurs noirs, Forest Whitaker,  le plus bancable Denzel Washington et le plus sage, Morgan Freeman. Exceptions entre quelques autres, qui confirment la règle. Spike Lee, le cinéaste africain-américain le plus populaire est resté muet, artistiquement parlant, depuis quelques années.  L’acteur Johnny Depp exagère peut-être lorsqu’il écrit : « Le sang qui coule dans mes veines a des origines très diverses : irlandaise, allemande mais aussi indienne. Mon grand-père dont j’étais très proche et qui est mort quand j’avais sept ans, était Cherokee…Aux Etats-Unis, presque tout le monde peut dire : « Oh, moi aussi j’ai du sang indien. »Parfois c’est vrai, parfois non ; peu importe. Ce que je trouve intéressant dans le fait d’avoir du sang indien dans les veines, c’est qu’il ya de fortes chances pour que, quelque part, dans votre généalogie, vous soyez le résultat d’un viol. Que l’un de vos grands-parents ait participé à cette invasion horrible, à ces actes barbares qui ont été commis et qui font qu’une femme indienne, qui se trouve être votre aïeule, a été violentée au cours de ces 150 ou 200 ans. Il y a eu agression et cette violence-là se transmet forcément de génération en génération. Ce qui explique peut-être la rage qui habite ce pays aujourd’hui et qu’on ne peut pas maitriser. Je n’ai pris conscience de ça que récemment. Bien après m’être fait ce tatouage sur le bras. Mais à voir les tueries, fusillades et attentats fréquents aux USA on dira qu’il ya une part de vérité dans ce qu’il dit même si l’on n’est pas adepte de l’atavisme.

Mais à dire vrai, il ya à se demander par quelles voies des philosophes comme William Faulkner ou Dubois  passent-ils pour saisir l’essence et la raison d’un phénomène aussi étrange que le racisme. Lorsque la folie s’empare des hommes et que le petit malin prend le visage de l’homme traqué, alors c’est le début de la fin. Le problème des sociétés modernes comme celle des États-Unis c’est la difficulté à distinguer ce qui relève du consensus moral et  les exigences d’un vivre-ensemble fondé sur des impératifs catégoriques universels. En effet une société peut accepter de façon consensuelle le port libre des armes à feu et leur usage abusif sans que cela relève du Bien. On oublie souvent que les USA sont une société profondément individualiste et que la plupart des philosophes américains (à part John Rawls et ses disciples)  sont des adeptes de l’utilitarisme qui veut que ce qui est juste ne soit pas forcément ce qui est bien. Les américains ont tendance à séparer le Bien du Juste. C’est cela le pragmatisme ! La déontologie au sens philosophique du mot n’a pas cours chez eux. C’est plutôt le règne de la spéléologie. Remarquez cette obsession bien américaine pour la procédure judiciaire !  Lorsqu’un policier américain tire à deux reprises en l’air, vous avez intérêt à lever les deux bras, sinon la troisième balle sera pour vous ! Le monde entier a vu la vidéo  du malheureux citoyen Africain-Américain Eric Garner mort étranglé publiquement après avoir été arrêté par une nuée  de policiers blancs. Le plus sidérant c’est que le policier incriminé a été innocenté par un grand jury. Tout cela relève de la procédure. Ils se disent certainement que Garner a été arrêté régulièrement.

 Il n’ya pas longtemps un brillant universitaire africain-américain ancien collègue de Barack Obama s’est vu menotté et violenté par de jeunes policiers blancs qui ont été alertés par une voisine qui a cru avoir affaire à un cambrioleur parce qu’elle a aperçu un noir.  L’affaire a provoqué l’émoi à travers tout le pays et il a même été reproché à Obama d’avoir pris la défense de son ami. L’extrême militarisation de la police américaine et la formation défectueuse de certains policiers expliquent les forfaits commis. Les États-Unis sont l’un des rares pays développés où vous pouvez trouver « un policier  qui sait à peine lire ».

Aux États-Unis la plupart des  noirs sont des visages sans nom, on ne les reconnait pas, on ne les voit pas, ils sont invisibles. Tous les noirs se ressemblent. On ne voit même pas la couleur de leurs  habits. L’essentiel est qu’ils sont habillés comme un noir, parlent comme un noir, dansent comme un noir. La religion est faite ! Je vous renvoie à ce fameux documentaire « Un coupable Idéal ». L’accusateur dans cette histoire sidérante a confondu un jeune noir filiforme, type soudano-sahélien à un noir plus grand et trapu. L’essentiel pour lui est qu’il a vu un noir. Mais le problème aujourd’hui n’est pas le fait d’être noir mais c’est l’hésitation, la peur et même le refus d’en faire un facteur heuristique, un élément explicatif. Le meurtre impuni de Michael Brown et les émeutes y consécutives  à Fergusson,   expliquent beaucoup de choses. Allez dire à Barack Obama que le fait d’être noir ou blanc aux États-Unis  n’a plus de sens ! Il a tort de répondre du nom de Barack Obama, malgré son élection triomphale. On ne le dit pas, mais l’élection de Barack Obama a réveillé de vieilles rancœurs raciales. Il aurait dû se nommer John Brown ou Fred Wilson. Même un nom « douloureux » comme Byron Mc Intire ferait l’affaire. Du moins c’est le point de vue d’un de ses proches conseillers qui n’hésitent pas à le dire à qui veut l’entendre. Aujourd’hui personne ne veut l’entendre à part quelques téméraires qui n’hésitent pas à avancer des raisons « chromatiques » au mystère de « l’impopularité brutale » de Barack Obama. Aux Usa il existe un plafond racial, un seuil indépassable pour toutes les minorités qu’elles soient raciales ou non. Obama a atteint l’horizon social de sa propre réussite dans ce pays qui il n’ya pas longtemps l’a plébiscité en partie pour enjamber la question raciale mais surtout pour en finir avec le cauchemar Bush. Oui la baisse croissante de la popularité de Barack Obama relève du mystère racial. Comment peut-on élire un président et lui faire ensuite de crocs-en-jambe dangereux. Tu es jeune, brillant orateur, séduisant, moralement au dessus de tout soupçon et charismatique. C’en est trop pour un président noir. Il suffit ! Nous ne permettrons pas que tu ailles au-delà. Voilà l’histoire secrète du règne d’Obama. Elle sera écrite un jour.

« Le premier président noir des États-Unis c’est Bill Clinton » a dit l’écrivain Africaine-Américaine Toni Morisson. C’est donc dire que la question raciale aux Usa est extrêmement complexe, elle ne réfère pas seulement à la dimension chromatique de la question mais à l’origine sociale de l’homme et même à autre chose. Bill Clinton, à cause de son parcours social, cette mère qui l’a élevé seule et  d’autres vicissitudes qu’il a connues est psychologiquement un « noir », veut dire Morisson.  
Savez-vous que des congressistes de droite ont reconnu que de mémoire de « parlementaire » ils n’ont jamais vu une administration qui a subi autant de complots, de sabotages et même d’injures que celle d’Obama. Il ne fait pas de doute que si un président blanc avait réalisé le millième d’un Obama-Care il entrerait au « Panthéon » américain aux cotés des Wilson, Roosevelt et autres. Il a réussi là où tous ses prédécesseurs ont échoué (La Santé). Il est arrivé au moment où l’économie américaine allait s’effondrer et que des cassandre avaient même prédit la mort de l’Amérique. « Les États-Unis vont s’écrouler, c’est pourquoi ils ont élu un noir. Les WASP ne veulent pas se salir. Si l’Amérique doit s’écrouler, elle n’a qu’à le faire entre les mains crasseuses d’un nègre » disait un curieux et ridicule analyste tropical.  Obama a redressé la pente économique. Les États-Unis sont, sous le magistère d’Obama, le pays développé qui créent le plus d’emplois par an, devant le Japon, la Chine, l’Inde, l’Allemagne, la France et l’Angleterre. Même dans le secteur qui constitue le baromètre du leadership présidentiel aux Usa, l’Etalon en quelque sorte, qui est la politique étrangère, il est curieux que l’élimination de l’épouvantail Ben Laden et de l’Imam Américain Anouar Al Aoulaki n’a eu aucun effet même au sein de la droite interventionniste. Ah si c’était Ronald Reagan, qui ayant vécu à notre époque,  avait réussi ces deux coups d’éclats, il y aurait eu une tonne de livres et de films hollywoodiens magnifiant ce « haut fait ». Le cinéaste Hollywoodien Oliver Stone, vétéran de la guerre du Viêt-Nam a déclaré dès le début du magistère d’Obama qu’il ne fera pas de films sur lui puisqu’il ne sera évidemment jamais un grand président. Oliver Stone n’est pas bête, il sait que dans ce monde « cinématographique » où règnent le faux, les impostures et les réputations surfaites, les grands hommes  « ça se fabrique ». Qui connait par exemple, Woodrow Wilson, le  28ème  président des États-Unis ? L’un des plus grands, « qui incarnait la tradition de l’exceptionnalisme américain, il fut à l’origine de ce qui allait devenir l’école dominante de la politique étrangère américaine » selon Henry Kissinger. Le président Richard Nixon est certainement plus doué que John Kennedy qui était plus sympathique. Mais l’histoire n’a retenu que le second. C’est ainsi que fonctionne la machine de la notoriété. Elle ne vogue pas toujours dans le sillage de la vérité. Obama vient de l’apprendre à ses dépens. La violence raciale et l’idéologie de la suprématie de la race blanche sont incrustées dans l’imaginaire « américain ». Dans  une interview de William Faulkner publiée par le journal Le Monde, l’auteur affirme  à propos du « problème noir dans le sud de l'Amérique » : « Dans trois cents ans, ils seront à notre niveau, et la guerre des races sera terminée, pas avant. » C’est hallucinant !
Mais malgré tout il un énorme progrès en matière de respect de droits civiques des noirs. L’Amérique est un « Janus à double face ». C’est un pays où des figures noires ont intégré la quasi-totalité de tous les secteurs de la vie. Les classes moyennes et bourgeoises de la communauté noire sont bien intégrées dans le système. C’est aussi un pays qui possède cette formidable capacité à capter et recycler les plus grands universitaires et savants du monde noir et d’ailleurs. Mais certaines disparités  et discriminations sociales persistent, malgré cette idée prophétique de dépassement de la race perçue de façon génial par le toujours poète William Dubois dans son texte formidable, Les âmes du peuple noir : «  J’ai vu un pays radieux, illuminé de soleil, où retentit le chant des enfants et où les collines roulent  comme des femmes passionnées, croulant sous les récoltes. Là sur la grand-route, est mise depuis longtemps une silhouette voilée et courbée, que le voyageur croise en pressant le pas. L’air vicié est chargé  de peur. La pensée de trois siècles a remis debout et dévoilé ce cœur humain opprimé. Voilà maintenant un siècle nouveau de devoir et d’action. Le problème du 20ème siècle c’est la frontière de la couleur. »
Khalifa Touré
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lundi 1 décembre 2014

Les francophones doivent-ils quitter la bibliothèque coloniale ?





«  L'école où  je pousse nos enfants tuera en eux ce qu'aujourd'hui nous aimons et conservons avec soi, à juste titre. Si je leur dis d’aller à l’école, ils iront mais en apprenant ils oublieront, ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ?»
La grande royale, l’aventure Ambigüe

Oh ! Il n’est pas question ici d’abandonner l’école ou de supprimer le français en tant que langue véhiculaire. Loin s’en faut ! Cheikh Hamidou Kane est suffisamment subtil et clairvoyant pour éviter de mettre dans la bouche de son personnage une idée aussi sommaire et abrupte. C’est l’école en tant qu’ « appareil idéologique », pour reprendre le mot d’Antonio Gramsci, qui se trouve ici non pas remise en cause mais « problématisée ». Cet exercice intellectuel qui tente de réinvestir la « conscience de classe » dans les rapports de pouvoir qui n’ont jamais cessé de structurer nos relations avec le Nord (pour ne pas dire l’Occident) et son entreprise coloniale n’est pas une préoccupation d’époque, une question d’actualité comme on l’insinue souvent dans nos pays francophones. C’est un problème historique qui dépasse la Françafrique dont la continuité est subtilement niée aujourd’hui à travers les contorsions intellectuelles d’une certaine presse francophone qui est complètement dans le déni de réalité. La francophonie n’a rien à voir avec la Françafrique dit-on maintenant. Soit ! Mais qu’il soit permis au moins de réfléchir et de problématiser une notion qui est certainement en mutation permanente. L’erreur des organisateurs du contre-sommet de la francophonie est de n’avoir pas su mesurer à sa juste valeur la gravité des questions pertinentes qu’ils posent. Ils ont raison sur toute la ligne mais ils s’expriment mal et même très mal. Cela ne veut pas dire qu’ils ont tort. Pense-t-on s’attaquer à un mastodonte comme l’organisation de la francophonie avec de la simple générosité et des slogans ? Il ya toute une superstructure derrière la Francophonie. Il ya des formes de lutte et une manière de s’exprimer qui peut discréditer le plus noble des combats. Mais au moins il faut reconnaitre qu’ils ont fait quelque chose. Il faut par ailleurs saluer le geste du président François Hollande d’aller se recueillir et célébrer la mémoire des preux tirailleurs qui sont tombés à Thiaroye. Quant à la décision de rendre au Sénégal les archives de ce douloureux événement, elle est tout simplement historique. Encore faudrait-il que nos dirigeants aient le sens de l’histoire. La France de François Hollande a compris qu’il ya une forte aspiration de la jeunesse africaine à plus d’émancipation et que l’Afrique peut échapper à la France si elle s’entête en une attitude paternaliste. Nos dirigeants devraient en « profiter », laisser la jeunesse s’exprimer pour que les Etats africains aillent vers une indépendance respectable. Il est triste de constater que les Etats du Nord comprennent mieux la marche de notre peuple. C’est tout simplement parce qu’ils sont informés et prennent des décisions « documentés ». Mais le combat n’est pas terminé ! Restons vigilant. Tant qu’il ya de la vie il y aura toujours des raisons de se battre et « L’Aventure Ambiguë » et d’autres textes nous en donne les raisons.

 En effet Cheikh Hamidou Kane a réussi la gageure d’identifier une problématique essentielle : les rapports de domination et de pouvoir véhiculés par le savoir. En ce sens l’auteur de l’aventure Ambigüe reste l’un des précurseurs les plus « prophétiques » de la théorie postcoloniale. Cheikh Hamidou Kane est un philosophe de l’altérité, un mystique de la finitude. Son « essentialisme pragmatique » loin du racisme est une direction importante pour comprendre les enjeux politiques mais surtout culturels qui animent notre situation de colonisé.
Aujourd’hui une comparaison rigoureuse fondée sur des éléments comparatifs inévitables entre les intellectuels  francophones et anglophones montre de façon flagrante non seulement des traditions intellectuelles différentes mais un rapport au colonialisme « honteusement » contradictoire. Il n’y a que dans nos pays francophones où l’on se permet d’isoler les enjeux de développement de la toujours lancinante question coloniale.
 Paradoxalement la théorie postcoloniale est presque née en France nourrie qu’elle est par les écrits de Michel Foucault, Jacques Derrida et Gilles Deleuze. Autre paradoxe suprême : Des auteurs francophones comme Cheikh Hamidou Kane, Cheikh Anta Diop et Franz Fanon  sont des références incontournables pour des théoriciens du postcolonialisme. Des  « francophones convertis à l’anglophonie » comme le camerounais Achille Mbembe et le congolais Valentin Mudimbe sont allés chercher dans le monde anglophone non pas la langue mais les valeurs et la tradition intellectuelle de refus dans la sphère scientifique. Cette tradition intellectuelle de refus existait dans « le monde francophone » mais il y eut comme solution de continuité, une rupture inexpliquée au moment où dans le monde anglophone le feu intérieur continuait à brûler. Le refus existe dans le monde francophone mais il n’est plus traditionnel, il est devenu marginal et presque pathologique parce que discrédité insidieusement par un pseudo-pacifisme de mauvais aloi et une science prétendument neutre.

 « L’Orientalisme », le texte fondateur des études postcoloniales n’a-t-il pas  été écrit par un anglophone ? L’américano-palestinien Edward Saïd, un passage obligé pour tous ceux qui veulent comprendre les rapports de domination depuis les origines. Ce grand penseur a « déconstruit la prose coloniale » par son incommensurable érudition littéraire comme le très brûlant Aimé Césaire l’avait réussi à travers son réquisitoire mortel : « Discours sur le colonialisme ». Nous pouvons en dire autant de l’intellectuel indien Homi K. Bhabha, professeur de littérature anglaise et américaine à l’Université Harvard. Il est à ce jour l’un des théoriciens les plus importants et les plus influents du postcolonialisme. Son ouvrage « Les lieux de la culture : Une théorie postcoloniale » est un texte incontournable pour comprendre les questions actuelles d’identité, d’appartenance nationale et de domination culturelle. Selon Toni Morrison, prix Nobel de littérature, « Aucune discussion sérieuse sur le postcolonialisme n’est concevable sans se référer à Monsieur Bhabha ». 
Paul Gilroy n’est pas en reste, « Ouvreur d’imaginaire », selon l’expression fleurie d’Achille Mbembe, ce grand garçon en dreadlocks est titulaire de la chaire Anthony Giddens de théorie sociale à la London School of Economics. Il est l’auteur du fameux « L’Atlantique noir : Modernité et double conscience », l’un des plus grands événements intellectuels de la deuxième moitié du 20ème siècle. Ouvrage étrange mais rigoureux, il s’est distingué dans le monde des idées par sa thèse fondamentale bâtie autour de cette « formation interculturelle et transnationale » qu’il appelle « l’Atlantique noir » qui, pense-t-il, est une partie de la modernité occidentale et africaine à la fois. Ainsi des figures diverses comme Spike Lee, Walter Benjamin, Richard Wright, William Du Bois et même Hegel passent devant nous et forment cette « identité noire » complexe et diverse. Que dire de Madame Gayatri Spivak ? Son fameux livre « Les subalternes peuvent-elles parler ? » est « l’un des textes de la critique contemporaine et des études postcoloniales  les plus discutés dans le monde depuis vingt-cinq ans » selon Jérôme Vidal. Ce livre qui à l’origine est un article scientifique (109 pages) est un texte difficile, par moments abstrait mais délicieux et éclairant sur les rapports de domination.
Lisez le philosophe « zaïrois » Valentin Mudimbe, l’un des plus grands penseurs africains, l’heureuse expression « sortir de la bibliothèque coloniale » lui appartient d’ailleurs. Penseur de la différence, ses essais, romans et textes poétiques nous révèlent une violence provoquée par la doublure identitaire. Philosophe de l’herméneutique, Mudimbe est à l’Afrique ce qu’Edward Saïd est à l’Amérique. Ils partagent ce grand intérêt qu’ils ont pour l’étude du discours en tant que pouvoir. Professeur à l’université Duke aux USA, une partie de son œuvre prolixe est aujourd’hui écrite en anglais. 
Que dire d’Achille Mbembe ? Intellectuel camerounais converti à l’anglophonie, son œuvre fondamentale « De la Post-colonie : Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine » est parue en même temps en Anglais et en français. Ce « jeune » intellectuel à la verve fleurie est un théoricien incontournable du post colonialisme. Écrivain au style particulier par la violence des mots qui s’entrechoquent, il a réussi le pari de créer son propre monde en parlant de l’Afrique et de l’occident en des termes étonnants.

Mais qui a dit que le colonialisme est terminé? Il suffit de lire et d’écouter les intellectuels africains anglophones ou ceux convertis à l’anglophonie pour  comprendre et voir dans toute sa vérité, la manière avec laquelle les rapports de domination surtout avec l’ancien pays colonisateur, sont posés avec une légèreté et une mollesse étonnantes en « francophonie ». Nicholas Sarkozy n’aurait jamais osé dire son « discours de Dakar » chez les anglophones, même en rêve. D’ailleurs la réponse la plus cinglante vient d’Achille Mbembe qui a défié Sarkozy de dire les mêmes âneries à Accra ou Pretoria, il provoquerait dit-il des émeutes raciales.
Pourtant nous sommes dans le pays de Cheikh Anta Diop. Mais que s’est-il passé pour qu’on en arrive à ce type d’intellectuels mous, des fayots de l’esprit ? Ailleurs, les intellectuels ont transmis à la société civile ce feu intérieur en développant une thématique de la résistance. Dans l’espace francophone, l’idéologie libérale tente de discréditer « la thématique de la résistance » en inculquant aux étudiants l’idée d’une science brute, soi-disant « objective » et non-politique. Depuis les travaux d’Edward Saïd, Noam Chomsky et bien d’autres, on sait que cette « représentation » d’un savoir neutre est erronée et préfabriquée. Le savoir est une production, une création.

Tout compte fait, ce n’est pas la langue française en tant que matière brute qui est en cause. Mongo Béti, un résistant hors pair, a vécu la moitié de sa vie en France. Agrégé de Lettres classiques il a enseigné la langue française dans ce pays. Pourtant il a donné l’image d’un anti-français invétéré mais en vérité il était plus subtil qu’il ne le laissait paraître.   Son seul combat, le combat de sa vie était de nous sortir de la bibliothèque coloniale, « la bibliothèque des idées reçues » selon l’expression d’Edward Saïd. Pour nos pays « sous-développés » tout doit commencer par-là !

Khalifa Touré
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