lundi 9 novembre 2015

SEXE, MENSONGE ET VIDEO EN REPUBLIQUE DU SENEGAL








De prime abord et à l’évidence, les affaires Ndèye Gueye « Guddi Town », Diomboss Diaw, Cheikh Yérim Seck, Tamsir Jupiter Ndiaye, Serigne Bara Doly, les jeunes filles de Grand Yoff  et aujourd’hui ces jeunes mineures prises à flagrant délit d’attentat à la pudeur à la plage de Hann n’ont rien à voir. Mais méfions-nous de l’évidence, elle nous cache souvent la réalité. Il existe des vérités non-évidentes et des mensonges évidents. Ces différentes affaires à connotation sexuelle telles qu’elles sont posées de façon désinvolte risque de nous priver l’interrogation fondamentale sur les problèmes de socialisation de la sexualité. Ces affaires si différentes qu’elles soient, peuvent être « ramassées » pour en tirer non pas une vérité générale mais en connaitre les fondements profonds et les conséquences sur notre devenir en société. Aussi le sociologue Abdelwahab Bouhdiba eut-il raison   d’écrire : « une société équilibrée donne une sexualité équilibrée. Non l’inverse !» La société est donc le facteur le plus explicatif qui permet de comprendre l’un des ressorts les plus puissants de l’être humain qu’est la sexualité. La fonction informative de la société explique provisoirement les pratiques sexuelles de plus en plus déséquilibrées et la projection de cette fausse sexualité, cette « sexualité mensongère » sur des supports-vidéo n’en  est pas moins déviante. Au Sénégal les conduites sexuelles liées au caractère fuyant des sociétés modernes revêtent de plus en plus un aspect déroutant. Des mineures toutes nues qui dansent la « Bombass » à la plage de Hann ? C’est la meilleure ! Les expériences de la vie vont aussi vite que ce monde moderne de la vitesse et de la compression du temps. Dans cet univers de la téléréalité, (c.à.d  la réalité à distance bref la fausse réalité ou la réalité mensongère), la curiosité  qui est décidément un vilain défaut, pousse beaucoup de jeunes « mineures » à s’intéresser d’abord au sexe et puis ensuite par touches successives,  à consommer des produits sexuels toxiques que j’appellerai (PST). Le sexe est à gogo au Sénégal : Les clips érotiques non-censurés par les chaines de Télévision,  les films obscènes, les scènes de lit de plus en plus nombreux dans les téléfilms sénégalais appelés abusivement « théâtre », les habits indécents, les séances de « Sabar-strip-tease », l’insouciance des parents face à l’outil INTERNET ... Malgré toute cette production de  sexe gratuit, la misère sexuelle est présente à travers ce sentiment d’insatisfaction permanente qui frappe une société sexuellement déséquilibrée. Savez-vous que les troubles de l’érection sont devenus le premier motif de consultation chez les tradipraticiens ? L’obscénité et la vulgarité tuent l’érotisme qui est indispensable à une vie sexuelle équilibrée. La pornographie et l’exposition vulgaire du sexe sont en train d’annuler progressivement l’immense patrimoine érotique dont recèlent  les différentes civilisations du monde qui ont offert un trésor érotique et littéraire qui appartient au  patrimoine sexuel mondial. Prise sous cet angle, la pornographie est une catastrophe culturelle. Il n’y a aucune honte particulière d’écrire aujourd’hui, qu’au Sénégal depuis quelques temps s’est installé une habitude particulière chez les « jet-setters » de filmer leurs ébats sexuels histoire de pimenter « leurs affaires » mais surtout pour ne pas être frappé par « le syndrome Matiou » qui, rappelons-le, a été accusé de viol par deux jeunes mineures qui, selon Matiou, était bien consentantes. S’il avait filmé la scène, dit-on, il aurait pu prouver son innocence. Depuis lors « les films érotiques réalisés à la maison » pour protéger ses arrières, sont devenus une pratique assez courante au risque qu’ils tombent entre les mains de Madame. Ces pratiques  peuvent être assimilées à un phénomène d’involution liée à la modernité, à l’urbanité et à un usage excessif de la liberté. Existe-t-il des libertins au Sénégal ? Oui et non à la fois. Les libertins de notre époque sont bien loin de poursuivre un but philosophique par la plongée vertigineuse dans les méandres de la corporéité accompagnée par une réflexion simultanée sur le corps, le désir et la passion. Les libertins d’aujourd’hui  sont tout simplement des pervers sexuels par accoutumance qui jouent dangereusement avec l’objet sexuel. La société sénégalaise est très sexuée, mais cela ne veut pas dire que les sénégalais sont protégés contre la misère sexuelle. Depuis la détérioration des termes de l’échange, les plans de rigueurs imposés par la Banque mondiale, la dévaluation du CFA, la transformation de nos Etats en oligarchie mafieuse et cannibale, une misère sociale s’est progressivement installée, accentuée par un phénomène d’individuation mal vécue surtout dans les villes. « Les Sénégalais sont capables maintenant de tout » entend-on dire de plus en plus. Ce qui est une remarque à  sens ambivalent en ceci qu’« être capable de tout » peut être une performance oubien une chute vertigineuse. « Être capable de tout » est tout compte une traduction linguistique de la misère sociale qui par endroit peut entrainer la misère sexuelle. Regardez ces pauvres Gigolos qui se coltinent des vieilles femmes européennes ou africaines ! La plupart d’entre eux sont d’ailleurs obligés de se soûler la gueule pour « supporter » ces vieux corps décrépis, qui leur procure le dégoût. Enfin, il ya lieu de dire que pour miner les fondements d’une civilisation le sexe déséquilibré est l’arme idéale de destruction massive. 

Khalifa Touré


lundi 26 octobre 2015

La culture est elle devenue anti-capitaliste ?







C’est à croire que la culture, du moins occidentale, devient de plus en plus anti-capitaliste. Mais jusqu’à quand ? Il ya tellement d’œuvres cinématographiques, des films disons, et des livres diffusés ces dernières années qui interrogent de différentes manières les rapports capitalistes entre travailleurs au bas salaire et ceux dont les revenus liés soit au travail ou au capital sont faramineux. C’est comme qui dirait « la culture  occidentale en ce qu’elle a d’artistique  est en train de régler ses comptes avec les  sources de la dictature capitaliste ». Mais à  y voir de plus près ce phénomène culturel est une interrogation des rapports de domination liée à l’argent. Toutes ces œuvres expriment un malaise. C’est que le monde ne va pas mieux !
Certains y vont avec le dos de la cuillère comme l’ont fait récemment les deux réalisateurs belges, Les Frères Dardenne, avec le très émouvant « Deux jours, une nuit », un film incroyable, avec une interprétation hallucinante de Marion Cotillard. Son personnage amaigri avec un jeu plein de retenue est troublant de vérité et de réalisme. Elle aurait pu remporter le prix d’interprétation féminine à Cannes tellement elle nous touche par son personnage en butte aux tracasseries du monde de l’emploi. Les frères Dardenne « décrivent » de façon pudique la déchéance morale des travailleurs qui s’accrochent mais savent qu’ils vont perdre leur emploi. Auparavant, en 2010, l’immense cinéaste franco-suisse Jean Luc Godard, l’un des chefs de file de la nouvelle vague dans les années 60-70 avec François Truffaut et autres Claude Chabrol a frappé avec son très déroutant « Film Socialisme ». Une œuvre radicale sur plusieurs plans. Un grand poème amoureux mais philosophique dédié au monde qui ne va pas bien. Le film s’ouvre par ce dialogue décalé : « Et nous, quand une fois de plus on a laissé tomber l’Afrique/Constance, vous ne pouviez pas faire autre chose, on sait qu’en allant au sud les degrés de latitude deviennent négatifs, il ne nous reste que le Nord cher amie. » Voilà ainsi posé le problème du désir de désertion qui frappe les pays du Sud. La destruction mercantile ensuite capitaliste est passée par là ! Même son dernier « Adieu au langage » est un pied de nez esthétique au langage tel qu’il a été inventé par le monde capitaliste. Les jurés du dernier Cannes ont vu juste en lui décernant le Prix du  Jury.  Quant à « La Pirogue » du cinéaste sénégalais  Moussa Touré, même si elle ne pose pas de façon évidente la question du Capital, elle aborde ce phénomène traumatisant qu’est l’émigration par la mer liée à la détérioration progressive des réserves de vie et du travail comme moyen de conservation en Afrique qui provoque ce désir de fuite vers les latitudes les plus positives. Moussa Touré après « TGV » qui est un véritable Road-movie africain s’est essayé à travers « La Pirogue » à ce qu’on peut appeler un « Sea-Movie », un véritable huis-clos à ciel ouvert où la verité sort par l’entrecroisement des rapports humains. Il fait échos à « Bamako » du cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako qui s’attaque sans ambages et avec fort arguments aux termes de l’échange entre le continent noir et les pays du nord. La voracité et la cupidité capitalistes ne sont pas seulement dénoncées dans cette mise en scène « originale » du procès de l’occident mais Sissako fait surtout œuvre de cinéma par la multiplication des points de vue et les citations cinématographiques intempestives qui contribuent à casser et redistribuer les rôles tels qu’ils devraient être dans un monde équitable. Que dire de « Pater » le film d’Alain Cavalier, en sélection officielle à Cannes en 2011 ? Pour un non-cinéphile, il peut paraitre ennuyeux par son caractère documentaire et excessivement dialogué. Sans être une comédie qui fait éclater de rire, sa drôlerie intelligente compense tout. Ce film comme toute comédie (pas au sens moliéresque du mot) raille de façon très fine les gens d’en haut. Il s’en prend au paternalisme ridicule des hommes de pouvoir avec une caméra rapprochée, qui crée un effet de grossissement à la Eisenstein. Parce qu’ils détiennent le Capital, ils se pensent tellement fort qu’ils inventent un discours ridiculement mensonger. Tel est le message de Pater. La liste est encore longue avec « Le Capital » de Costa Gavras, le franco-grec, habitué des faits et « La loi du Marché » de Stéphane Brizé qui a ébloui le dernier festival de Cannes. Autant dire que les rapports de domination capitaliste sont encore présents dans l’imaginaire, sinon « Le Capital au 21ème siècle », livre de 970 pages de Thomas Pickekky n’aurait pas autant de succès. Les inégalités de revenus dans le monde du cinéma sont ahurissantes. Des acteurs bien plus talentueux que Bratt Pitt ou Leonardo Di Caprio tirent le diable par la queue. Autant dire que le mode de production et de distribution cinématographique est resté capitaliste malgré l’existence d’un cinéma indépendant.

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vendredi 23 octobre 2015

Mais qu’est-ce qu’un homme d’Etat !?



« Moubarack Lo n’est pas un homme d’Etat » entend-on par-ci, par-là venant surtout des partisans du président Macky Sall. Depuis des jours on nous rebat les oreilles avec cette formule sentencieuse comme si Moubarack Lo était un homme d’Etat. Même des membres du gouvernement ont succombé à la tentation oubliant par la même occasion que pour un homme d’Etat il est des tentatives qui frisent la tentation. Un homme d’Etat est un funambuliste qui risque à tout moment de tomber. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on devrait être indulgent avec lui. Ils le disent avec fréquence et maladresse comme si Monsieur Lo avait été homme d’Etat dans le passé et qu’à partir d’un incident (cette histoire de texto que le président Sall lui aurait envoyé), il ne l’est plus. Bien sûr que non, Moubarack  Lo n’est pas un homme d’Etat. Mais Il ne l’est pas pour le fait d’avoir divulgué le contenu d’un message que le responsable suprême de ce pays lui aurait envoyé. Non, que non ! C’est à rire à toutes dents. Moubarack Lo a été sûrement un homme de…l’Etat mais pas pour autant un homme d’Etat, voyons ! Ce n’est même pas une nuance. C’est une précision importante qui n’a rien à voir avec un jeu de mots. On peut avoir été directeur ou chef de cabinet de tel ou tel ministre important, participé à des missions importantes à l’étranger (d’ailleurs pourquoi toujours à l’étranger ?), conseiller officiel ou occulte d’un chef d’Etat sans être un homme d’Etat. Depuis quelques temps il est à remarquer qu’au Sénégal on s’amuse avec certaines appellations. Des mots qui font même notre raison de vivre ensemble dans l’espace public sont mal définis afin de créer un brouillage sémantique. Aujourd’hui telle personne est un homme d’Etat, telle autre est un héros. On en a même vu qui sont des  légendes vivantes. Il s’en est fallu de peu qu’ils soient des mythes. Le seul mot que les sénégalais évite comme la peste c’est « Martyr ». Personne ne veut mourir à la place des autres. Il faut vivre assez pour récolter le fruit de ses actes. Il y en aura toujours qui ne veulent pas que les choses soient claires. On oublie souvent que le « bien-nommer les choses » est un signe d’honnêteté, un acte moral. Notre lien indispensable à la vérité en dépend nécessairement. Mais bof ! La Vérité est une question qui n’intéresse plus grand monde, à part les philosophes et les théologiens. Il est à remarquer que depuis le début des années 2000, personne ne sait pourquoi, il ya comme une fièvre nationale dans les nominations et appellations. L’élite intellectuelle est gagnée par un fétichisme du titre, une forme de faux narcissisme  qui dénote non pas un amour immodéré pour sa propre personne mais une sorte de sottise que l’on appelle en bon français « fatuité ». La plupart de ces hommes (rarement des femmes) qui se font appeler docteur sont des fats. Je n’ai jamais entendu dire docteur Abdoulaye Bara Diop, docteur Boubacar Barry ou docteur Souleymane Niang. Même le président Lamine Gueye est titulaire d’un doctorat. C’est seulement en cette  période de décadence morale et intellectuelle que des sociologues, politologues, et juristes politiciens ou pas, se font pompeusement appeler docteur. Vous les voyez alors se pourlécher les babines, jouissant « bébétement » de ce titre sans contenu. On peut être docteur sans être un docte.  C’est alors qu’arrive encore Moubarack, qui n’est présent ici qu’à titre indicatif. On le présente toujours comme économiste alors qu’il est statisticien. Le plus grave est qu’il est consulté sur des questions macro-économiques. On ne lui connait aucune contribution décisive à la Science économique africaine. Il ya certes des « économistes » comme Alain Minc et Jacques Attali qui n’ont pas une formation d’économiste à l’origine. Ils viennent tous les deux ingénieurs des mines à l’origine. Mais ils ont tellement contribué au débat économique de leur pays en termes d’articles de références, de livres et d’études qu’ils peuvent tenir la dragée haute à n’importe quel économiste. Un économiste est un intellectuel qui travaille sur l’économie, contribue de façon significative à la théorie ou à la modélisation même s’il est autodidacte. Tout le monde a entendu un quidam affirmer à travers une chaine de télévision que Monsieur Lo est tellement instruit qu’il ne peut avoir aucun respect pour le président Macky Sall ; vous vous rendez compte !? Monsieur Lo n’est pas homme d’Etat ! Mais là n’est plus le problème. Le problème est la crise de la vérité, la simple vérité. D’ailleurs, à quoi ça sert d’être un homme d’Etat ? Les hommes d’Etat sont-ils forcément des hommes vertueux ? Notre fameux Daaw Demba Xureja Kuli Dammeel du Kajoor, un prédateur tyrannique,  n’était-il pas un homme d’Etat ? Le Cardinal de Richelieu, Mazarin et le célèbre Talleyrand «le diable boiteux » ont-ils fait que du Bien ? Personne ne peut imaginer aujourd’hui leurs diableries, crimes et machinations en tout genre. Lisez « Diplomatie » de Henry Kissinger, pour s’en convaincre. Ces hommes, y compris Kissinger dans une moindre mesure, représentent la face nocturne de l’Etat. Ceux qui aiment aborder l’Etat sous l’angle de la bête, voilà leurs références. Le célèbre Jean Collin et même Monsieur Djibo Leyti Ka, qui défraye la chronique ces derniers jours sont de cette étoffe, même si c’est d’une étoffe plus légère. D’immenses hommes d’Etat comme les présidents Abraham Lincoln, Woodrow Wilson et Mamadou Dia ont eu une approche diurne de l’Etat. Un homme d’Etat est un homme qui a exercé des fonctions étatiques importantes qui l’ont fait entrer dans l’histoire. Faire l’histoire est un critère important en la matière. Point n’est besoin d’être ministre ou sous-ministre pour être homme d’Etat. On n’oublie souvent que la fonction ministérielle est un rôle subalterne même dans les grandes démocraties. C’est la raison pour laquelle beaucoup de ministres ou supposés hommes d’Etat seront vite oubliés dans un avenir proche.


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dimanche 11 octobre 2015

Septembre noir à Mina.






Il est à croire que le mois de Septembre est frappé du sceau du malheur, de la mort et du mauvais sort. En témoignent les événements innommables qui se sont déroulés à Mina lors du grand pèlerinage. Ce n’est pas rien qu’un mouvement de résistance palestinien est appelé « Septembre noir ». Un grand poète qui est loin d’être superstitieux a écrit ces mots très étranges : « La mort nous étreint sous le règne pompeux de l’été !» Lisez par ailleurs « La mort en été » du Japonais Yukio Mishima, vous saurez que la mort est un phénomène étrange, quotidien mais surtout atmosphérique et pourquoi pas astrologique. C’est à croire que notre mort obéit à un Almanach divin. Lorsque l’Epitomé est déroulé, notre fin prochaine apparaît sous le signe de la décision irrévocable. Le calendrier de la mort est particulièrement « lourd » pour le mois de septembre du moins pour les grands hommes mais aussi pour les grandes affaires. Septembre a vu se décrocher des étoiles parmi les plus brillantes du firmament de la grandeur : Cheikh Abdoul Aziz Sy Dabagh, Ruben Um Nyobé, Salvador Allende, Mao Tsé Toung, Lamine Senghor, la liste est très longue. Pour ceux qui ont horreur de la mystique cette chose est reconnue par les historiens sous le nom de rémanence. Ce phénomène qui a troublé les scientifiques les plus sceptiques peut faire dire que  Mina -2015 qui a vu se faire piétiner des centaines de pèlerins dépassent le simple drame. Nous avons eu affaire à une tragédie saoudienne. Des bébés écrasés, ratatinés par une foule en panique, des vieillards et handicapés écrabouillés par une masse en détresse ont fait se braquer les regards éplorés des croyants vers  le ciel, mais rien empêche de baisser les yeux vers la terre peuplée d’êtres humains  au comportement exécrable.
Ces événements révèlent de façon cinglante et douloureuse l’incurie d’une monarchie absolue complètement en déphasage avec les réalités et les aspirations de la Umma Islamique. S’il est vrai( c’est à vérifier) que cette bousculade a été provoquée par l’impolitesse d’un prince qui s’est arrogé le privilège d’aller à la séance de lapidation de Satan en fermant les issues de secours pour être à l’aise, il ya lieu de rappeler que le prophète Mohamed lui-même (Psl) a eu le pied douloureusement piétiné par un bédouin ignorant lors d’une séance de circumambulation de la Kaaba. Autant dire que le Saint Prophète ne s’est jamais offert de privilèges. Il faisait comme le commun des mortels lorsqu’il s’agissait des actes d’adoration commune. Mais à quoi bon rappeler ces récits prophétiques ? Ils les connaissent autant que nous.

Il est à s’interroger sur les personnes qui dirigent ce régime dont l’une des fonctions principales est de servir les deux lieux saints de l’Islam. Une entreprise très lucrative et symboliquement très forte qui leur a permis de régner depuis le pacte fondateur du Royaume entre l’ancêtre des Saoud et Muhammad Ibn Abdoul Wahab, le fameux restaurateur de dogmes. Il est à croire qu’il ya quelque chose qui n’est pas clair en ce royaume qui est le chantre du conservatisme. Comment peut-on expliquer cette frénésie à « moderniser », construire et élargir l’espace sacré de la Kaaba. Rappelons qu’il ya bien des années lorsqu’ils ont voulu déplacer le « Maqamat Ibrahim » qui se trouve pas loin de la Kaaba, El Hadji Ibrahima Niasse du Sénégal était l’un  des rares savants musulmans consulté par le régime saoudien pour donner un avis juridique sur la licéité  ou non de déplacer ce symbole abrahamique. Le Cheikh avait donné un avis défavorable avec fort arguments. Tout pour dire que le conservatisme a son coté positif. Au rythme où vont les choses il ya des risques de voir le principe de l’ouverture dominer le principe de fidélité. Or l’Islam a la particularité de fonctionner à « l’Ijtihad » mais aussi au traditionalisme et à la sacralité. Beaucoup de  sénégalais sont prompts aujourd’hui à émettre des critiques quelques fois anti-arabes à l’endroit des Saoudiens oubliant que nous sommes le seul pays musulmans où on entend dire qu’on peut aller à la Mecque mais qu’il ne faut rien y copier. Certains poussent l’outrecuidance jusqu’à attribuer ce propos à un grand dignitaire religieux du Sénégal. La tragédie de Mina c’est aussi le récit macabre de la désunion des musulmans. La colère des iraniens qui ont malheureusement eu un lourd bilan  est totalement compréhensible mais il est inacceptable  que cette macabre affaire soit oubliée au profit de la géopolitique et de la vieille rivalité entre Sunnites et Chi’ites, deux écoles qui sont en guerre à travers le conflit yéménite. La sacralité de l’Islam souffre beaucoup de la surpolitisation d’une part et des phénomènes liés sociologie. Au Sénégal le pèlerinage est devenu un simple acte d’accomplissement social. Beaucoup de pèlerins sont religieusement et physiquement inaptes au Hadji. Il ne reste qu’à prier pour les morts. Amine !

mardi 26 mai 2015

Lettre ouverte au président de la république Monsieur Macky Sall, à propos du livre et de la lecture au Sénégal.





« Je suis parfaitement conscient qu’il ya quelque chose de pourri au royaume de poésie- d’ailleurs, on n’ouvre pas sans ennui les recueils des grandes gloires, Shakespeare y compris. Mais est-ce que ça n’a pas toujours été ainsi ? »
Monsieur le président ! Veuillez bien excuser cette citation de Charles Bukowski, talentueux écrivain américain, du reste l’un des sommets de la littérature contestataire. Elle ouvre ce texte que j’offre à la vigilance de votre stature de premier magistrat du pays, protecteur des arts et des lettres, détenant le pouvoir suprême de l’imperium. Autrement dit, vous pouvez décider en bien des choses. Les contestataires anarcho-républicains comme nous, disciples par la main gauche de Charles Bukowski, du moins pour ce court moment de dissertation, n’ont qu’à s’en prendre au suffrage universel, s’ils le veulent. Ce ne sont pas les attaques ad-hominem sur votre insigne personne qui sauveront la littérature, les livres et les lecteurs. Personne ne demandera à un chef d’Etat de sauver la littérature mais ceux qui sont avertis de la centralité du chef de l’Etat dans la définition de la politique culturelle dans notre système politique, comprendrons cette démarche. Je vous informe du haut de ma petite taille de chroniqueur littéraire, animateur du blog culturel « Panorama Critique »,  qu’il ya quelque chose de pourri dans le monde littéraire au Sénégal.
Monsieur le Président ! Il ya bientôt cinq cents ans un génie étrange qui a traqué, comme aucun écrivain ne l’a fait, les possibilités de l’esprit et du langage en littérature, a eu le malheur d’inventer, du moins de découvrir, la faculté presque innée chez l’homme de pourrir  avec tout ce qu’il fabrique. Il s’agit de l’éminent William Shakespeare de l’époque élisabéthaine. Chez lui, le Dire n’est pas ornement du langage mais modalité communicative de l’esprit. Son célèbre « Etre ou ne pas être, telle est la question » n’est pas la chose la plus céleste qu’il ait dite. Cet état de pourriture qui n’est pas un simple constat de l’esprit est la révélation, sinon l’apparition de la célèbre réplique de son divin Hamlet: « Il ya quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. » Sans nul doute, la source d’inspiration évidente de cette parole Bukowskienne écrite dans son fameux « Journal d’un vieux dégueulasse », à la page 41 d’une maison d’édition dont je tairai le nom, par résistance  culturelle, ceci en 1967. Un livre devenu culte ! Alors, vous auriez compris, Cher Monsieur, que la littérature est fiévreusement critique. Il est même permis de s’attaquer aux monstres sacrés comme Shakespeare, Faulkner ou Burroughs, à l’unique condition de savoir bien le faire. La familiarité du mot « pourriture » n’est qu’apparence ! Sous la plume mystérieuse de Shakespeare et celle heureusement anarchiste de Bukowski, le mot comme adoubé par les plus éclatants esprits de l’écriture obtient ses lettres de noblesse.
 Par principe, la ferme ancrure du piédestal présidentiel, la station hiératique du chef de l’Etat et la dorure éclatante de la charge présidentielle ne saurait souffrir de vulgarité. Plus qu’à la charge présidentielle, j’en appelle à la dignité présidentielle : Monsieur le Président, il ya quelque chose de pourri dans la littérature Sénégalaise. Laissez-nous pleurer ! Notre propos se veut poli, respectueux, mais vigoureux, debout et frétillant jusqu’à l’inquiétude, devant le sceptre de la décision suprême dont vous êtes l’unique détenteur. Je crois que vous aspirez à commander avec « Stupeur et tremblement » tant la responsabilité est âpre. Monsieur le Président, nous avons poussé l’imprudence jusqu’à l’impudence, en produisant un court texte intitulé « Le Bréviaire de la Responsabilité » texte dans lequel nous disions la chose suivante : « Le moment est venu de s’exposer au lourd fardeau de désigner les responsables sur qui pésera la charge de présider aux destinées de l’organisation. Depuis que les hommes vivent en communauté, autant vous dire depuis toujours, la fonction de diriger le groupe est apparue comme une nécessité quasi organique qui, au fil de la longue et précieuse marche de l’homme sur terre, a revêtu une dimension politique certaine par l’expression propre à l’homme, du besoin physique de s’orienter, la quête philosophique du sens, l’impérieuse nécessité psychologique  de prendre une même direction et la noble activité de gérer les choses communes à l’intérêt général .
Il est des hommes qui prennent la responsabilité comme une sorte de privilège, certains la conçoivent comme un mérite « personnel » et d’autres comme une fonction. Mais le meilleur des responsables est celui qui la reçoit comme une charge, une élévation. C’est pourquoi il faut toujours distinguer la fonction présidentielle de la dignité présidentielle qui est le siège le plus haut, celui qui a vu les hommes construire l’histoire et les grands dirigeants présider de façon digne les choses de ce bas monde. Celui qui n’est pas digne de responsabilité ne doit rien briguer et non plus désigner. Pour être dirigeant il faut avoir « une nature,  une âme qui aspirent à de grandes choses. »
 La magnanimité est le critère le plus élevé pour diriger ses semblables. Selon Aristote le grec, « On pense d’ordinaire qu’est magnanime celui qui se juge lui-même digne de grandes choses et qui en est réellement digne  car celui qui sans en être digne, agit de même est un être sans jugement, et au nombre de gens vertueux ne figurent ni l’homme sans jugement ni le sot.»
Aussi, le grand moment de désigner les responsables est-il un rituel de haute portée morale où la sottise et le manque de jugement sont bannis. L’aspiration à la haute responsabilité a un lien certain avec la volonté de figurer parmi les vertueux. Seul le souverain Bien doit être le directeur de conscience.
La responsabilité est un dépôt, une charge de confiance dont le dirigeant est lesté tout au long de son magistère jusqu’au jour de la reddition des comptes devant ses semblables et surtout le moment ultime où les regards seront figés devant Dieu le seigneur des mondes.»
Cher Monsieur, la gravité du sujet autorise cette digression qui est peut-être de trop. Une digression qui concerne tous ceux qui aspirent à diriger. Le  moindre responsable dans l’échelon des « activités du livre et de la lecture » est concerné par cette affaire, tant la culture est une question de vie et de mort. Vous aurez compris que la politique culturelle et la gestion du livre et de la lecture est aussi une question « décisionnelle. » Il est des choses qui ne peuvent se faire que par décision présidentielle, du moins dans nos pays. Vous n’êtes pas protecteur des arts et des lettres pour rien. Il ya plus de 60 ans le chef-d’œuvre de John Steinbeck, « Les raisins de la colère », a tellement ému l’Amérique que le président Roosevelt a décidé d’améliorer le sort peu enviable des ouvriers agricoles décrit dans ce roman d’une âpre vérité. Le monumental « Guerre et Paix » de Tolstoï était massivement distribué lors du siège de Stalingrad, pour galvaniser « l’âme russe » face à la horde des nazis. Voici la moindre des choses que peut faire une magistrale œuvre littéraire.
Monsieur le Président, il ya quelque chose de pourri dans le monde du livre  au Sénégal ; il ya une affaire qui escamote la littérature. Et la responsabilité de tous est engagée.

Au milieu de cette bousculade indescriptible vers les lieux de jouissance collective et primitive, votre jeune magistère risque de souffrir. Lorsque l’information qui est l’arme du commandement est brouillée, le flou qui n’a rien d’artistique est fabriqué pour induire tout le monde en erreur et vous aurez agi vainement, sabrant vigoureusement l’eau avec une épée déjà émoussée par tant de coups. Ce n’est pas à vous que j’apprends que la volonté peut être impuissante quand l’homme ne collabore pas.
 Mon Cher Président, je vous apprends cette fois-ci que la logique de capture et de monopole de privilèges dont vous parlez souventes fois, surtout en ces temps derniers, n’est pas l’exclusivité dommageable des secteurs traditionnellement cités pour leur capacité de sanctuarisation dans l’Etat et leur pouvoir de nuisance. Le monde de la culture en général et celui du livre et de la lecture en particulier sont en proie, comme tous les autres secteurs, à des opérations de cannibalisations meurtrières (de la production culturelle). Des années de lassitude sont passées par-là. Fatigués de sauver le monde, des mouvements culturels se sont tassés laissant la place à des prédateurs de toute sorte.  Nous avons aujourd’hui des satrapies culturelles à la place des acteurs culturels. Le  Sénégal est devenu le pays des champions qui ne gagnent pas.
Monsieur le Président, il ya quelque chose de pourri dans et autour de la littérature au Sénégal. Si le Sénégal compte sur des écrivains qui osent pousser l’indélicatesse jusqu’à dire qu’ils ne lisent pas, il ya lieu d’affirmer qu’il ya quelque chose de pourri en ce pays. Les choses sont tellement pourries dans la littérature Sénégalaise qu’on se permet de se prévaloir de sa propre turpitude, en ces lieux où la beauté devrait éclater de mille feux. Des individus se sont sanctuarisés, incrustés pour ne pas dire fichés dans l’arbre culturel. Ils n’ont jamais rien écrit de fort, s’ils ont écrit quelque chose. Au Sénégal la critique littéraire n’est même pas complaisante, elle n’existe pas. Monsieur le président de la république, la politique et la gestion du livre est, au-delà de la production, une question de leadership et de rayonnement culturel. Si l’avant-garde littéraire n’est pas une fine plume, affaiblie d’abord par son ignorance, son inculture et puis ensuite par l’incapacité à produire une œuvre à dimension historique, vous aurez « investi » à perte. Lorsque les préoccupations sont autres que créatrices, ne faudrait-il pas brûler l’association des écrivains du Sénégal. Monsieur le président de la République, il n’ya même pas à lire, il suffit d’écouter parler nos auteurs, du moins ceux qui monopolisent la confrérie des écrivains, et comparer avec le Japonais Murakami, le franco-américain Jonathan Little, le nigérian Ben Okri, l’Algérien Mounsi, le Mozambicain Mia Couto, l’albanais Ismaël Kadaré, l’Afghan  Atiq Rahimi,  le Saoudien Aboudehmane, le chilien Luis Sepulveda, vous aurez l’impression qu’un jeune imberbe discute avec Cicéron ou Démosthène. Si notre littérature d’aujourd’hui n’a pas une dimension universelle et qu’elle ne peut pas tenir la dragée haute aux écrivains du monde entier c’est que notre grande capacité imaginative est compressée, découragée par une avant-garde d’écrivains stériles que personne n’ose critiquer.

On ne le dira jamais assez, l’écriture ne suffit pas, il ya surtout la réception critique au sens large du mot. Autrement dit, les critiques professionnels, les lecteurs avertis, les journalistes culturels, les écrivains eux-mêmes sont des pièces maitresses de la critique. Les écrivains doivent savoir parler de leurs homologues. On aurait aimé entendre les mots d’un Boubacar Boris Diop à propos de l’œuvre du poète Ibrahima Sall, ou les critiques d’Abass Ndione à l’endroit de Ken Bugul, Marouba Fall devrait nous dire si Alioune Badara Beye écrit bien ou pas. Sokhna Benga nous dira si Nafissatou Dia Diouf est « bonne » ou pas et vice-versa.  Notre « cousin » Louis Camara pourrait donner son avis sur le colonel Momar Gueye, Amadou Lamine Sall, qui est heureusement très critique, sur Hamidou Dia, et Samba Ndiaye « Marrons glacées » sur Elie Charles Moreau.  Cette idée qui peut paraitre saugrenue n’a rien à voir avec une quelconque tentative de hiérarchisation. La culture en général et la littérature surtout, peuvent se passer de cet artifice, comme ces « histoires » de rentrées littéraires qui escamotent les vrais enjeux d’une culture qui ne peut être portée que par des talents désintéressés, des génies créateurs. Notre littérature n’a que faire de rentrées littéraires. Une rentrée littéraire se mérite, elle ne se décrète pas. En vérité c’est une occasion de capture et de monstration d’une autorité qui n’est fondée sur rien. Le véritable enjeu c’est la création d’une  industrie du livre au Sénégal. Vous ne pouvez imaginer le nombre d’emplois que peuvent générer au moins cinq maisons d’édition nationale qui respectent les normes.
Monsieur le président de la république, je le dis et à travers votre personne je m’adresse à tous ces écrivains qui se ruent vers vous oubliant même d’écrire : Depuis « les routiers de chimères », d’Ibrahima Sall écrit en 1982, on n’a pas eu une œuvre romanesque aussi « intempestive », pour reprendre le mot de Nietzsche. Rien que faibles romans apolitiques. Un livre apolitique est un livre immoral. Un livre apolitique est un livre qui ne s’inscrit pas dans le récit national. Un livre qui ne nous dit rien. La plupart des livres de littérature écrits ces dernières années ne nous disent rien. Le style c’est avoir quelque chose à dire, pensait Schopenhauer. 

Cher Président, savez-vous que le Sénégal est un cas d’école, littérairement parlant. C’est le pays où la plupart des écrivains les plus connus sont aussi des éditeurs. Même s’ils ne pratiquent pas tous l’auto-édition, qui est une ignominie, les conflits d’intérêt que les sénégalais sont prompts à dénoncer ailleurs sont ici présents. Disons-le ! Un écrivain qui est éditeur n’aura aucune difficulté pour se faire publier. Ne soyez pas surpris que nos écrivains passent tout leur temps à parler du fonds d’aide à l’édition. Fonds d’aide qui n’a jusqu’ici pas produit grand-chose. Il ne suffit pas de publier un livre. Il ya des exigences de qualité, de distribution et même de réception qui reste le cadet des soucis de ces éditeurs de seconde main. Regardez la plupart de ces livres bénéficiant du fonds d’aide. La mauvaise qualité de l’édition est flagrante. Aucun lecteur sérieux ne s’avisera pas à toucher ces livres. A cause du fonds d’aide, les maisons d’édition pullulent. Il ya même des maisons d’édition ambulantes. On ne peut pas trouver des éditeurs à chaque coin de rue. Si la littérature est corrompue les auteurs et les éditeurs se multiplient. Cependant il n’est pas question ici de cracher dans la soupe « étatique » du fonds d’aide. Il peut être utile. Mais un éditeur, un vrai, est un poète manqué, un aventurier au sens noble du mot. Un ouvreur et découvreur d’imaginaire. Il n’ya pas de grands éditeurs sans un grain de folie. S’il n’y avait pas Kurt Wolff, on n’aurait peut-être pas connu Franz Kafka.
Monsieur le président de la république, cette littérature « trop scolaire » ne mérite aucun soutien. Ce qu’il ya à faire c’est soutenir la créativité littéraire et il yen a certainement en ce pays. Ce qu’il ya à soutenir c’est la créativité, une industrie du livre, une littérature nationale.  Quant aux publications à compte d’auteur, ceux qui ont de l’argent à jeter aux fenêtres s’en donnent à cœur joie. Ce n’est pas la volonté de faire œuvre littéraire qui les anime, ils sont naïvement contents de se faire désigner « écrivain ». Il ya aussi derrière tout cela une volonté métropolitaine de « ghettoïsation » de la pensée africaine dont les ténors ne peuvent plus frapper au cœur de la littérature-monde, se contentant de succursales « éditoriales ». Quand je pense que certains auteurs en langue africaine sont à leur quatrième édition, les partisans irréductibles de la langue française devraient remballer leurs grands airs. La plupart d’entre eux sont des écrivains par ouï-dire.    
Quant au grand prix du chef de l’Etat pour les lettres mon avis est connu, je vous renvoie modestement à l’article, A quoi servent les Prix littéraires : « La priorité au Sénégal c’est de réfléchir et d’élaborer une politique du livre avec une orientation inclusive qui prend en compte la diversité linguistique et esthétique de notre littérature. Le jury du grand prix a couronné il n’ya pas longtemps Cheick Aliou Ndao pour l’ensemble de son œuvre ; il le mérite bien. Mais le jury ne peut pas se complaire à primer des auteurs bien établis. Il court le risque de passer à coté de grandes œuvres produites par de talentueux anonymes. On oublie souvent de dire que « l’Aventure Ambiguë » fut une œuvre singulière écrite par un parfait inconnu. Le grand prix du chef de l’Etat n’a pas l’ampleur du prix Nobel. Il faut à notre avis que tous les auteurs concourent au même titre devant un jury compétent. C’est plus transparent ! Quant au jury, il faut qu’il se conforme à ce qu’on peut appeler une exigence de lecture. Les meilleurs jurys au monde sont hétéroclites, diversifiés, inclusifs, composés de grands lecteurs ; ils ont un président tournant dont la « nécessaire subjectivité » oriente utilement le choix du jury. Un prof de français n’est pas forcément un bon président de jury de prix littéraire. On ne peut pas ignorer l’actualité de la littérature-monde qui permet de renouveler notre savoir et vouloir juger un écrivain de notre époque avec de vieilles méthodes. »

Monsieur le président de la République du Sénégal, par les pouvoirs qui vous sont conférés faites ce qui est en votre responsabilité.  Les autres feront le reste, en attendant le jour où l’histoire remettra à leur place beaucoup d’auteurs et d’éditeurs.
Khalifa Touré
776151166/709341367

jeudi 26 mars 2015

Mais qu’est-ce qu’il ya de Karim Wade dans l’élite sénégalaise ?


« Si les empires, les grades, les places ne s’obtenaient par la corruption, si les honneurs purs n’étaient achetés qu’au prix du mérite, que de gens qui sont nus seraient couverts, que de gens qui commandent seraient commandés » William Shakespeare, Le marchand de Venise

L’épisode Karim Wade/Macky Sall  est, à bien des égards, l’un des actes qui met en scène des acteurs principaux et  des figurants. Comme au théâtre de l’ombre il trouve son sens dans l’arrière-plan du  visible des gesticulations, dialogues, monologues et même soliloques des êtres qui s’offrent de façon ostentatoire à notre regard avide non pas de vérité, mais fatigué par ce voyeurisme presque pervers qui caractérise le point de vue de l’homme contemporain. L’homme contemporain désire non pas la vérité, mais l’apparition de quelque chose de grandiose et d’excitant. Il est comme dans une attitude « priapique ». Tout le secret de l’attente du verdict du procès Karim Wade est là. L’on est tenté de croire qu’il attend quelque chose de grand comme la vérité ou « fort comme la mort » pour parler comme Gustave Flaubert. Mais non ! Quand le voyeurisme des spectateurs se marie au voyez-moi des acteurs, tout le décor est planté. La politique est une mise en scène, c’est une représentation des idées, sentiments, ressentiments, fausses amours, haines passagères… Mais attention ! elle est surtout une guerre dont le théâtre des  opérations est le peuple. Oui ! le peuple est le corps même du politique. Le « peuple », cette notion mise de plus en plus entre guillemets et même récusée par des sciences sociales, comme la sociologie et la science politique, disciplines infectées par l’idéologie libérale qui dénie au concept son caractère scientifique. Les disciplines scientifiques ont tendance au nihilisme lorsqu’une notion leur est inaccessible, lorsque la méthodologie qu’elles ont élaborée est insuffisante. Qu’est ce qu’il ya après le peuple ? Rien ! du moins en démocratie. Lorsque le peuple disparaitra il n’y aura plus de démocratie et la démocratie suppose l’égalité, toutes les formes d’égalité : L’égalité des chances, l’égalité démocratique, l’égalité de considération, l’égalité de liberté de conscience, l’égalité de participation, pour reprendre les notions de John Rawls

Et nos deux bonhommes Macky Sall et Karim Wade posent, « jouent » et mettent tellement en scène la problématique de l’égalité et son contraire(les inégalités) qu’un écrivain respecté, peut-être un peu trop, comme Boubacar Boris Diop en perd son Latin. Oh ! je devrais dire son français. Que dis-je ? Son ouolof, puisque depuis « Doomi Golo », on peut s’écrier, « Oui il l’a fait ! Il a écrit en langue africaine. » Puisque l’auteur en question, Boubacar Boris, a une voix, peut-être qu’un jour il sera cette voix haute qu’il n’est pas encore. Il est militant mais aussi et surtout il sait communiquer. Il connait le moment idéal. Les interviews des écrivains font partie intégrante de leur œuvre. Mais son équilibrisme intellectualiste qui met presque dos à dos Macky Sall et le couple Wade/Karim est inopérant et sujet à caution. C’est la maladresse des intellectuels. Ils ont l’obsession de la neutralité, la fièvre du juste milieu au point d’oublier que la géométrie est variable et que le juste milieu est mouvant. Dans cette affaire on perd facilement la boussole, on ne sait plus ou se trouve le Nord. « Si dans la poursuite de votre destination vous foncez tout droit sans vous souciez des obstacles, vous n’arriverez à rien sauf à finir dans un ravin. A quoi ça sert de savoir où est le Nord ? » disait le sage Abraham Lincoln. Tout journaliste qu’il est, il devrait savoir que la presse  ne retiendrait que sa formule « Ce qui me gêne dans la traque des biens mal acquis… »  Tous les journaux en ligne ont retenu ce syntagme incomplet pour en faire le titre d’un extrait d’une longue interview accordée au journal « Le populaire ». Les autres « formules » ont été reléguées au second plan : « Les sénégalais n’ont quand même pas la mémoire courte, et tout le monde se souvient du temps où Karim Wade, sans talent particulier, par la seule volonté de son père, était l’homme le plus puissant du pays, il est donc essentiel qu’il rende compte de sa gestion des deniers publics et cela doit se faire au terme d’un procès juste et équitable »

En vérité cette longue et ténébreuse affaire qui n’est qu’un exercice de reddition des comptes et  abusivement appelée « traque des biens mal acquis » gêne beaucoup ! Elle gêne affreusement ! Elle gêne au point de provoquer une certaine peur panique dans toute l’élite sénégalaise ; cette classe dirigeante politico-affairiste qui depuis la période d’avant « les indépendances » s’est arrogée le pouvoir de décision en toutes choses concernant la vie des sénégalais. Le procès de Karim Wade c’est aussi le procès de l’Etat du Sénégal. Si les motivations du verdict prononcé par la CREI sont justes (et on ne saurait en disconvenir), quel type d’Etat a permis une forfaiture aussi énorme ? Quels anciens types de sénégalais ont fermé les yeux, favorisé, accompagné ou participé à cette ténébreuse affaire ? Les faits incriminés ne peuvent avoir lieu qu’à des périodes de torpeur, de sommeil, d’effacement et même de dissolution de certains mécanismes de contrôle de l’Etat. Au Sénégal l’Etat est l’un des machins les moins discutés ? Les élèves de terminal sont les seuls à sauver l’honneur. Depuis toujours, ils en dissertent maladroitement du haut de leur petite taille d’apprenti-philosophe. Que Dieu les bénisse ! Peut-être qu’un jour ils engageront courageusement les réformes qu’il faut. Ils s’érigeront en pôle-leadership pour voler au secours du Navire-Sénégal. La vérité est que nous avons construit un Etat qui, bien avant les indépendances a pris une forme qui le rendait vulnérable face aux logiques bureaucratiques d’accaparement des biens publics, à la prédation économique et aux postures de captures légales de fonds par des entités endogènes qui se sont sanctuarisées dans le cœur de l’Etat et qui ont des relais en dehors dudit système. Cette logique n’est pour le moment ni mafieuse ni criminelle mais elle est d’autant plus dangereuse qu’elle est culturalisée, avec un rapport pervers et jouissif à l’argent et l’impunité garantie par le « Maslaa ». Comme le dit pertinemment le Juge Jean De Mayard, il n’est pas loin le jour où l’on va quantifier le Produit Criminel Brut qui plombe nos pays, l’empêche de décoller et écrase la majorité silencieuse des masses productives, ceux qui travaillent et ne gagnent presque rien. Mais d’où nous vient le maslaa ? La psychogenèse du mot peut donner la chose suivante,  qu’on a déjà écrit dans,  A quoi sert la démocratie sénégalaise ? « Les Sénégalais aiment viscéralement la liberté mais en est-il autant de l’égalité ? Il  est donc fort à parier qu’ils préfèrent la liberté à l’égalité sans pour autant être indifférent à injustice. Or l’égalité est une composante essentielle de la démocratie, on peut en déduire donc que notre démocratie est unijambiste.  A ce propos il ne serait pas inutile de s’interroger sur la morale des sénégalais pour établir une échelle des valeurs propre à l’homo-senegalensis. Au sommet de l’échelle trône indiscutablement « le maslaa », cette notion ambigüe pourtant dérivée de la jurisprudence islamique d’obédience malikite est une sorte d’ersatz, de succédané de la « maslaha », un concept religieux signifiant « l’intérêt général » complètement passée au Moulinex, socialement transformée pour donner cette chose informe et ouolofisée appelée « maslaa » et qui n’est rien d’autre que du réalisme parfois amoral mais dans bien des cas « opportuniste ». Voilà paradoxalement l’une des origines obscures de la préférence des sénégalais pour la liberté au détriment de l’égalité. Sinon comment peut-on comprendre que ce « succès démocratique » cohabite non  seulement avec des pratiques inégalitaires flagrantes, mais que l’on tolère, accepte et même intègre dans le système politique? » Mais en vérité c’est l’élite sénégalaise postcoloniale héritière de vieilles pratiques jacobines et bourgeoises qui a semé, cultivé et entretenu cette culture d’accaparement. Il n’est donc pas étonnant que cette même élite qui est dans des logiques féodales ne se soit jamais offusquée de l’omniprésence de Karim Wade fils d’Abdoulaye Wade. On ne fait pas suffisamment remarquer que cet attelage quasi-incestueux dans notre système politique, renvoyait pour beaucoup de prédateurs, l’image d’un futur « moderne et  très concret ». Les pseudo-cracs qui entouraient Karim (et qui l’ont lâché) ont tenté, peut-être inconsciemment d’élaborer un discours de légitimation fondé sur la « modernité ». Ils ont voulu vendre aux sénégalais une modernité clinquante, en béton armée, exprimée exclusivement dans un français grasseyé, une réputation surfaite de banquier et même un esthétisme chromatique. L’histoire de Karim Wade est l’échec d’une conception erronée et superficielle de la modernité. Ecoutez ces jeunes filles qui disent à propos de Karim « Ndeyssaan, il est tellement beau ! » Auparavant nous avions écrit dans, Le syndrome Mouhamed Ndao Tyson : «La génération « Bul Faale » comme « la génération du concret » ont tous les deux une maladie congénitale : La faiblesse et le défaut de l’énoncé. Penser que le Bien est seulement dans le concret ou le « Bul Faalé », c’est exclure l’Abstrait et l’Esprit qui ne cesseront de gouverner ce monde. Bien malin qui peut échapper à la grammaire et à la littérature ! »

Il ya dans la démocratie des lettrés sénégalais, des personnes d’une faiblesse morale telle, qu’elles peuvent penser qu’un homme habillé en costume-cravate, arborant une montre Rolex, s’exprimant dans un français grasseyé, est forcément bardé de diplômes et compétent par-dessus tout. Cette forme d’escroquerie intellectuelle fondée sur le paraître est transversale. Il yen a chez les journalistes, les avocats, les sportifs, les cinéastes, les écrivains, les éditeurs etc. Ecoutez ces jeunes journalistes qui grasseyent tout le temps à vomir, perdant ainsi leur accent qui est leur identité, leur histoire. Ils sont victimes de l’air du temps.
 L’élite sénégalaise exerce  depuis toujours une violence épistémique sur les subalternes ; violence fondée autrefois sur le monopole du « savoir » et de l’ingénierie de la corruption ; mais aujourd’hui, il s’y ajoute l’exclusivité des moyens offerts par les nouvelles technologies. Ils sont dans des logiques de prédation et de reptation silencieuse partout où se fabriquent et se distribuent des prébendes et de la notoriété. Même les syndicats d’aujourd’hui sont à l’affût des mécanismes de redistribution inégale de la richesse nationale. Leurs revendications qui tournent souvent autour du traitement équitable des salaires n’est juste que dans le fond ; ils sont surtout attendus sur la participation à la réforme fondamentale du système.
 Au reste, n’êtes vous pas surpris qu’aujourd’hui tout le monde se mette aux langues nationales, écrivant et publiant par-ci et par-là ? Or, depuis les travaux de l’illustre Pr Cheikh Anta Diop, il ya eu peu d’écrivains et d’éditeurs qui ont osé écrire en langue africaine. Ils n’étaient pas convaincus. Le peu d’éditeurs et d’écrivains qui avaient engagé la lutte en ce domaine sont surpris de voir aujourd’hui des néo-convertis, comme par une opération du Saint Esprit, devenir de pieux pratiquants des langues africaines. Les autorités sont interpellées. Il ya des logiques de capture de fonds et de notoriété jusque dans le champ culturel ; qu’il s’agisse du Cinéma ou du livre. Le jour où des milliards seront injectés dans la production de livres en langues africaines, vous verrez des phénomènes de reptation, de cumul de fonctions et de conflits d’intérêt et de transhumance comme en politique. L’élite sénégalaise est un parti unique avec une seule idéologie : La jouissance. Si elle était hédoniste ou épicurienne ce serait même acceptable à bien des égards, mais nous avons plutôt des jouisseurs. Nous avons une élite qui, en réalité, est un parti unique politico-affairiste même pas bicéphale quand bien même composite. Elle est redoutable parce que historiquement ancrée mais elle est « déboulonnable ». J’avais peine à y croire, mais  aujourd’hui je crois avec Mouhamadou Mbodj du Forum Civil, que le président Macky Sall est seul sur le chantier des réformes. « 1 pour cent de la population s’arroge 50 pour cent du budget national » a osé dire Macky Sall. Peut-être que cette sortie est un SOS, un appel au secours qui s’adresse aux hommes vertueux doués de compétence pour la formation de nouveaux soldats de l’Etat qui vont travailler la nuit. Pour cette génération, la substance de la nuit, la matière nocturne sera le ferment des grandes décisions. De ce point de vue le philosophe El Hadji Ibrahima Sall a raison. Il a peut être lu Gaston Bachelard ; l’imagination de la matière peut être convoquée par des hommes vertueux doués de science, pour la transformation de l’ordre social. Nous touchons ici la psychologie de la réforme. Si un enseignant ne peut écrire trois phrases sans faire dix fautes, s’il n’a pas connu la terrible époque des « une faute enlève cinq points » il aura tendance à proposer la suppression de la dictée. Voilà subtilement nommée la problématique du parcours, des origines, bref de la question cruciale du rapport conscience de classe/position de classe. Beaucoup d’hommes et de femmes qui se pavanent gaiement parmi l’élite sénégalaise ont oublié que leurs parents étaient vendeurs de bananes ou de charbon de bois, ou bien ouvrier-manutentionnaire à la CSPT (Compagnie Sénégalaise des Phosphates de Taïba). Les origines sociales devraient informer les décisions et l’idéologie politique. Beaucoup qui s’enorgueillissent ou se gargarisent d’origine sociale modeste sont dans la communication et la cosmétique politique. Personne n’a le monopole du cœur, heureusement !
Une justice pénale vient de condamner Karim Wade. Qui sera le prochain ? Personne ne sait ! Mais les choses n’entreront dans l’ordre que lorsqu’on instaurera un système fondé sur la justice distributive où les avantages des uns permettront de relever le niveau de vie des autres, un système où les mécanismes de circulation des biens publics seront immunisés contre les virus des prédateurs  de tous ordres.

Khalifa Touré
776151166



vendredi 13 mars 2015

Pourquoi les grands écrivains sont-ils des mystiques ?






« La beauté est-une chose terrible et effrayante. Terrible parce que insaisissable et incompréhensible, car Dieu a peuplé ce monde d’énigmes et de mystères. La beauté ce sont les rivages de l’infini qui se rapprochent et se confondent, ce sont les contraires qui s’unissent dans la paix. Que de mystères en ce monde ! L’âme humaine est opprimée de vivre parmi tant d’énigmes indéchiffrables(…) L’âme humaine est vaste, trop vaste, je l’aurais diminué volontiers. » Dostoïevski, Les frères Karamazov.

L’intellectuel français Alexander Adler a dit lors d’une émission littéraire bien connue qu’il est résolu à croire sans hésiter que Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881) est le plus grand écrivain russe puisse que l’homme à l’écriture convulsive, passait tout son temps à parler de Dieu ; et de quelle manière ! En le disant il a certainement tremblé ou même proféré un « hélas ! » intérieur comme l’avait fait André Gide à propos de Victor Hugo « le plus grand poète français », un autre grand mystique parmi les mystiques. « Stupeur et tremblement » nous habite puisque juste derrière il y a  l’immense Léon Tolstoï, peut-être le plus grand artiste russe devant les deux grands compositeurs, Stravinski et Moussorgski et Serge Mikhailovitch Eisenstein qui a imaginé le plus grand film de tous les temps, « Le Cuirassé Potemkine », enseigné dans toutes les écoles de cinéma du monde, juste devant « Citizen Kane » de l’américain Orson Welles et « La règle du jeu » du français  Jean Renoir. Ah ! que la littérature est mystère.  Elle peut entrainer très loin, vers l’art populaire mais surtout vers le Grand Ailleurs, le Très Lointain, les rivages de l’Infini, l’Antre du mystère, le Trône lumineux de la Mystique qui diffuse le souffle rayonnant de la science gnostique. Nul hasard si les mystiques musulmans communiquent essentiellement à travers la poésie. Tolstoï a écrit « Hadji Mourad », un texte oriental, mais il a surtout écrit « Guerre et Paix », un livre-monde ! Lisez ses deux mille pages et vous serez assommés par tant de beauté, de philosophie et de personnages étonnants et flamboyants. Votre cœur éclatera de bonheur, vous mourrez d’une belle mort, cette mort mystique des « soufis ». Tous ceux qui ont écrit des scènes d’agonie après Tolstoï, l’ont fait sans cette mystique du grand moment, l’âme qui voyage vers l’eternité en proie aux velléités du corps. Ni la mort poignante de l’enfant dans « La Peste » d’Albert Camus, ni l’agonie convulsive de Forestier dans « Bel-ami » de Maupassant, le trépas aux résonnances cosmiques avec un chien aboyant et larmoyant au crépuscule poursuivant l’âme de Madame Chanteau  qui s’en va  dans « La joie de vivre » d’Emile Zola n’ont eu le retentissement, la spiritualité et la vérité de la mort du Prince André dans « Guerre et Paix.»

 Tout le monde aurait voulu mourir comme ce prince blessé et revenu mourant de la guerre. La guerre, cette chose mystérieuse et incompréhensible qui autorise tous les crimes! La guerre qui fouette et réveille les cœurs. Jamais le rêve, l’amour d’une femme, la vie et la mort n’ont été aussi confondus dans une beauté éclatante de vérité. Le prince André méditait l’Amour éternel ; une méditation qui brisait  progressivement ses attaches terrestres sans qu’il s’en rende compte : « Aimer tout et tous, se sacrifier toujours à l’amour signifiait n’aimer personne, signifiait ne pas vivre de cette vie terrestre. Et plus il se pénétrait de ce principe d’amour, plus il se détachait de la vie et plus complètement il abolissait cette terrible barrière qui, sans l’amour, se dresse entre la vie et la mort.» La chose est d’autant plus troublante que plus de six siècles auparavant, là-bas aux confins de la Turquie, l’un des plus grands penseurs mystiques de tous les temps, parmi les plus grands poètes de la littérature universelle, Djalal-Od-Diin Ruumi, né en 1207 à Balkh dans l’actuel Afghânistân a chanté l’Amour dans une transe mystique, sous le mode de l’extinction comme aucun poète ne l’a jamais fait : « Un amour est venu, qui a éclipsé tous les amours./ Je me suis consumé, et mes cendres sont devenues vie./De nouveau mes cendres par désir de ta brûlure/Sont revenues et ont revêtu mille nouveaux visages. » Par quelle opération de l’Esprit les grandes âmes se rencontrent elles ? De toutes les façons Léon Tolstoï pensait que,  quelle que soit la chose qu’il fasse, du haut de ces montagnes russes, onze siècles l’attendent et que le monde s’arrêterait s’il lui venait à l’esprit de se taire.  C’est le comble de « l’orgueil mystique », la pointe acérée de l’esprit messianique.

 Une révélation terrible de sa part! C’est qu’on est déjà mort en rêve éveillé  avant le constat de la mort physique. Le prince André a vu la mort tenter d’enfoncer la porte ; au prix d’un ultime effort, la mort entra et André sut qu’il était déjà parti vers le ciel. Pourtant les personnes qui entouraient son corps continuaient à lui parler et lui de leur répondre jusqu’à l’extinction de son enveloppe charnelle : « …à l’instant même où il mourut le prince André se souvint qu’il dormait, et à l’instant même où il mourut, il fit un effort sur lui-même et se réveilla… Oui c’était la mort. Je suis mort- je me suis réveillé. Oui la mort est un réveil.»

Si Dostoïevski est au-dessus de tout cela, mais qu’est-ce qu’un mystique en littérature ? Est mystique le poète de l’au-delà des choses qui d’un mouvement vigoureux tente d’échapper au monde sensible. Est grand écrivain l’homme le plus « atteint de conscience ». C’est la conscience universelle, le côté caché des choses, exprimés dans un langage d’une grande pureté qui font les grands écrivains. Ils sont accueillis à la Grand-Place, au lieu ou la forme tant cherchée n’a plus de sens, l’espace ou la forme n’a plus de forme, elle devient difforme. Tant que l’écrivain ne s’est pas libéré de la tyrannie, de la quotidienneté et même de la beauté de la langue il n’est pas encore un poète mystique. Léopold Senghor aurait été un grand poète si la beauté de la langue ne l’avait pas tant ébloui. L’écrivain-mystique échappe ainsi à toute explication de texte, aux diérèse et synérèse, focalisation Zéro, interne externe ou autres grandes et géniales découvertes critiques devenues les parfaits outils pour passer à coté de la littérature. Fédor Dostoïevski est à la fois philosophe, mystique et artiste. L’homme qui a fait dire à Frederich Nietzsche «  Dostoïevski est le seul qui m’ait appris quelque chose en psychologie » N’oublions pas que l’auteur de « Le crépuscule des idoles » ne reconnaissait ni Dieu  ni aucun maître. Il pensait même se trouver à cent coudées au dessus de Socrate. Si l’homme aux étranges aphorismes se met à admirer l’auteur de « Crime et châtiment », « Les frères Karamazov », « L’Idiot », « Les possédés », « Le sous-sol » c’est qu’il ya quelque chose de monstrueusement grand chez Dostoïevski. Toute la philosophie russe est sortie de Dostoïevski. Jamais écrivain n’a autant parlé de Dieu, du péché, de la dualité de l’homme entre le Bien et le Mal, du diable et du salut avec autant de vérité et de profondeur. 

Lisez s’il vous plait : « Jeune homme, n’oublie pas la prière. Toute prière, si elle est sincère, exprime un nouveau sentiment, elle est la source d’une idée nouvelle que tu ignorais et qui te réconfortera, et tu comprendras que la prière est une éducation. Souviens-toi encore de répéter chaque jour, et toutes les fois que tu peux, mentalement : « Seigneur, aie pitié de tous ceux qui comparaissent maintenant devant toi. » Car à chaque heure, des milliers d’êtres terminent leur existence terrestre et leurs âmes arrivent devant le seigneur ; combien parmi eux ont quitté la terre dans l’isolement, ignorés de tous, tristes et angoissés de l’indifférence générale. Et peut-être qu’à l’autre bout du monde, ta prière pour lui montera à Dieu, sans que vous soyez connus.»  Les frères Karamazov », un petit livre de mille pages ! Oh mon Dieu quelle œuvre que les frères Karamazov ! Un bréviaire de « spiritualité », un grouillement de vie, un livre-univers peuplé de tous les hommes, de personnages sombres, défigurés, matraqués non pas par le destin ou un déterminisme social mais par les rafales et bourrasques déchirantes de la puissance des idées. Chez Dostoïevski, les hommes sont malades à hauteur de leurs idées. Qui peut oublier Dimitri, le fantasque ? Vous ne lirez rien de tel sur la jalousie ailleurs que  chez ce fameux Dimitri. Et Ivan, le philosophe sceptique et mystique presque fou qui discute avec le diable en personne ? Et Fiodor, le père des Karamazov, l’homme qui revendique sa propre décadence parce que la société ne veut pas qu’il se repente. Oh ! Smerdiakov, l’insolent et impertinent artiste ! L’une des constructions les plus réussies de la galerie fascinante des personnages dostoïevskiens. Personne ne sut s’il feignait la crise épileptique ou pas. En tout cas Dostoïevski était lui-même épileptique, raconte l’histoire littéraire. Mais on n’en sait rien ; il tombait souvent en « transe » depuis l’âge de 26 ans. Comment la même maladie peut-elle frapper autant de grands esprits à travers les âges comme Jules César, Kubilaï Khan, Platon, Molière, Voltaire, Edgar Allan Poe, Dostoïevski et bien d’autres. A propos de son étrange crise il a dit une chose qui ne peut être comprise que par ceux qui ont eu une puissante expérience mystique, ceux-là qui ont connu  cet « état » que les mystiques musulmans appellent « Le Zawq », la connaissance gustative qui provoque une transe jubilatoire : « Si le monde soupçonnait  l’état de bonheur infini qui m’habite trois jours au moins avant ma crise, il aurait vendu tout ce qu’il possède de cher pour prendre ma place. » Voilà Dostoïevski ! Aucun superlatif ne peut cerner son mystère. Il a certainement goûté à l’extase mystique comme son personnage presque parfait, Aliocha, le plus jeune des frères Karamazov, un ange parmi les humains, un saint chez les laïcs. Mais surtout le fameux Starets Zosime, qui rappelle n’importe quel soufi du 9ème siècle musulman. Rien que la vie, les enseignements, les mortifications, les transes mystiques, et la mort étrange de ce saint homme valent le détour. Tenez-vous bien ! Lorsque cet homme mourut, le soir où la population est venue veiller sa dépouille, son corps commença à se décomposer et dégager une mauvaise odeur. Tous ses disciples avait cru que le corps du saint homme serait épargné de la putréfaction. Mon Dieu qu’a-t-il fait ? Il suçait des bonbons, affirma une bonne dame. Cet épisode mérite de longs commentaires qui ne peuvent pas être faits ici.

Autant de choses qui expliquent pourquoi Sigmund Freud qui n’appréciait pas trop Dostoïevski, affirma que Les frères Karamazov est « Le roman le plus imposant qui ait jamais été écrit » ; rien que le fameux chapitre du grand inquisiteur qui met en scène le retour de Jésus sur terre est, pour lui, l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale.

Jamais romancier, si l’on peut parler de roman avec Dostoïevski, n’a été aussi loin dans l’exploration de l’âme humaine. Il disait toujours : « Ce que je cherche en l’homme c’est l’homme.» Et à force de chercher l’homme il a trouvé Dieu. Tout le secret de l’œuvre mystique de Fédor Dostoïevski  se trouve ici révélé. « Une idée me tourmentait depuis longtemps, mais je craignais d’en tirer un roman parce que l’idée est trop difficile et que je n’y suis pas préparé bien que l’idée soit tout à fait évidente et bien que je l’aime. Cette idée consiste à représenter un homme complètement beau. » Voilà l’idée géniale, le puissant sentiment qui est à l’origine de l’un de ses grands chefs-d’œuvre, « L’Idiot », une œuvre qui représente le summum de la sainteté sous  des dehors de simplicité. 

Quant au fameux « Crime et Châtiment », c’est un bréviaire inédit de méditation morale, une grande œuvre de psychologie cognitive. Raskolnikov, le personnage central, a supprimé une usurière, une femme exécrable, cupide, méchante et à la moralité douteuse. Tuer une femme aussi inutile, débarrasser la surface de la terre d’un être aussi impur serait un acte pardonnable, pensait-il. Mais tout le long du récit, Dostoïevski nous entraine dans une suite ininterrompue de décomposition morale et psychologique du meurtrier. Tout est il permis? Il nous semble que non.

« Pour moi, Dostoïevski est tellement au-dessus du reste de la littérature que c'en est presque ridicule. Personne d'autre n'a atteint une telle puissance. Personne d'autre ne communique aussi directement avec le plus profond de mon âme. Ou plus exactement, personne ne cumule à la fois une telle puissance et une telle profondeur. Tout le reste de la littérature (de la fiction, plus précisément) est largement en dessous (sauf peut-être Les Milles et Une Nuit) » Cette affirmation d’Emmanuel Chaudron semble exagérée mais à lire Balzac qui a dit qu’il a failli se faire russe, on l’aura compris.
Il ya peu de poètes mystiques qui ont été touchés par l’âme universelle. Ne nous vient maintenant à l’esprit que deux hommes d’une formidable dimension. Deux édifices gigantesques et effrayants, il s’agit de Victor Hugo et de William Shakespeare. Rien qu’à leur évocation on tressaille d’étonnement. Le mysticisme romantique de Victor Hugo n’est ni dans son orientalisme (Cf. La légende des siècles), ni dans son intérêt particulier pour le spiritisme, mais étrangement dans sa poésie pastorale, bucolique, fantastique et ses vers d’une divinité résolue. Il est peut être le poète le plus contemplatif. Lisez « Le mendiant », « le semeur » mais  surtout « Ibo », vous irez vers Dieu !  Quant à William Shakespeare, tout ou presque a à été dit sur cet homme. Il n’ya pas un seul écrivain de l’espace occidental qui est autant vénéré. Shakespeare est le plus grand écrivain parce qu’il est le plus sombre, l’homme étant pessimiste de nature. De larges voiles qui cachent l’horizon  de l’Infini sont déchirés par ses deux poètes mystiques. (A suivre)

Khalifa Touré
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