mercredi 25 juin 2014

Le cosmopolitisme racial de la coupe du monde Brésil 2014.

 

 


«S’efforcer d’être à la fois européen et noir exige une forme particulière de double conscience. Je ne dis pas que le fait d’assumer l’une de ses identités inachevées, ou les deux à la fois, épuise les ressources subjectives d’un individu. Mais lorsque les discours racistes, nationalistes ou ethniquement absolutistes orchestrent les rapports  politiques de sorte que ces identités semblent s’exclurent mutuellement, occuper l’espace qui les sépare ou tenter de montrer leur continuité est considéré comme un acte d’insubordination politique relevant de la provocation, voire de l’opposition pure et simple. »  Paul Gilroy

Qui n’a pas remarqué la forte présence des joueurs noirs dans cette coupe du monde Brésil 2014? Les noirs ont toujours été là. Mais des « joueurs de couleur »dans les équipes allemande, Belge, Suisse, Italienne, qui l’eut cru il ya trente ou quarante ans ? La diversité n’est pas que raciale dans cette coupe du monde, elle est aussi ethnique. Des  Khedira et Mustafi dans l’équipe Allemande ?  Et Mesut Özil ? Il ne représente certainement plus cette tête de turc tant chahutée pendant des générations. Regardez par ailleurs ces joueurs belges en Afro ! Que s’est-il passé pour qu’on en arrive à ce mélange peu ordinaire, ce métissage  ethnico-racial ? On peut dire sans risque de se tromper que la plupart des équipes qui sont en lice pour cette coupe du monde sont diversement composées. Les équipes d’Amérique centrale comme le Honduras, le Costa Rica et l’équateur sont essentiellement noires. Le Brésil qui est le plus grand pays noir (90 millions) après le Nigeria ne nous a pas servi cette fois-ci beaucoup de footballeurs de couleur. Cela est certainement du à un concours de circonstances.

 Mais il faut à la vérité dire qu’au pays du ballon rond, le football n’est pas l’apanage des noirs. Jusque dans les années trente les joueurs noirs étaient interdits à Fluminense, club-phare du Brésil.  Le légendaire Garrincha, dribleur à la fameuse feinte de corps est d’origine amérindienne, Tostao(le premier Pelé blanc), Zico (le 2ème), l’élégant Socrates, Rivelino (qui a inventé le flip-flap, dribble spectaculaire) et Carlos Alberto  ont la peau claire. L’une des équipes brésiliennes les plus colorées (sinon la plus) est celle d’España 82. Des savants du ballon rond osent affirmer que c’est la plus belle équipe que le Brésil ait présenté, avec des joueurs noirs comme Junior, Antonio Carlos Cereso, Paolo Isidoro, Serginho, Luizinho. Quant à la France, elle est sans nul doute, l’équipe la plus africaine du mondial  2014. Les Matuidi, Sakho, Cissokho, Pogba et Patrice Evra (né à Dakar) sont les héritiers des Marius Trésor, Jean Amadou Tigana, Gérard Janvion, Jean Pierre Adams (d’origine sénégalaise), José Touré(le fils de l’international malien Bako Touré) ou Lilian Thuram. Un fait notable : Raoul Diagne, le fils de Blaise Diagne né en Guyane française, a connu 18 sélections en équipe nationale de France.

Autant dire que la France est la terre d’élection des footballeurs noirs. Un fait qui n’est pas du goût de tout le monde. Il n’ya pas longtemps Laurent Blanc a failli provoquer le scandale en suggérant l’instauration d’un système de cotât dans les centres de formation français afin d’éviter le déséquilibre noir-blanc dans le football français. Il a certainement dit tout haut un mot qui se « murmure tout bas ». La source du problème est ailleurs. La France a élaboré un modèle sociopolitique incapable de penser la race. Aucun courant politique ou philosophique français n’échappe à ce modèle qui prône un universalisme décoloré. Cette idée émise par Laurent Blanc, est impensable dans des pays comme le Honduras, l’Equateur, le Costa-Rica ou le Brésil. C’est comme si les habitants de Salvador de Bahia ou Belo horizente, bref tous ceux du sud noir du Brésil se mettaient à dire qu’il ya trop de blancs dans l’équipe du Brésil. Seul le football et le bonheur qu’il procure les intéressent. Pour la France, le pays le plus politique d’Europe selon Karl Marx (déjà !), donc le plus idéologique et « le moins amical » (on oublie que la politique participe de la guerre et l’idéologie appartient au soupçon), la race et la culture sont des essences immuables. La proposition de Laurent Blanc n’a rien à voir avec le racisme. Lorsqu’il émettait son idée, il n’était pas conscient de répéter un schéma qui est inscrit dans « l’ADN historique » de la France. La France n’est pas raciste mais elle est trop jacobine, anti-pluraliste donc peu-démocratique, trop républicaine. Elle écrase même ses propres subalternes.

Une certaine élite française et même la plupart des afro-centristes (disons-le) agissent comme si la race est un point fixe, alors qu’elle est une continuité. Autre affaire française à souligner, en rapport avec le sujet, est la méfiance presque maladive que ce pays entretien avec l’argent, « les gens riches » anciennement ou récemment pauvres. Vous ne pouvez imaginer « la pression » que subissent les joueurs français. On pense en France qu’ils gagnent beaucoup trop d’argent, ils ne sont pas suffisamment éduqués dit-on, des enfants gâtés en quelque sorte ! Il est vrai que dans ce pays lorsqu’on n’a pas fait Science Po, l’ENA ou HEC Paris on est presque considéré comme un intrus dans la sphère élitiste. Ceux qui pensent que le débat autour de « la division internationale du travail du capital social » est éculé se trompent. Il nous poursuit toujours jusque dans le monde du football. On n’a pas besoin d’être marxiste pour partager la phrase de Gayatri Spivak : « Le travail d’Antonio Gramsci sur les classes subalternes développe le débat position de classe /conscience de classe repéré dans Le Dix-huit Brumaire ». Les footballeurs français ont une position de classe sociale subalterne malgré les millions qu’ils gagnent et le plaisir qu’ils offrent.

Dans ce pays on tolère plus un banquier un peu voyou, bénéficiant dun parapluie financier honteux qu’un jeune Paul Pogba auteur d’un petit geste d’énervement. S’il avait commis l’acte d’Alexandre Song ou celui d’Assou Ekotto, « on aurait sorti la guillotine » pour parler comme Patrice Evra. Tout le monde a entendu ce jeune talent d’origine Sénégalaise dire bizarrement « Moi je m’aime ». Autrement dit si vous ne m’aimez pas, moi je m’aime. La preuve en est que c’est un homme politique, Daniel Cohn Bendit, qui a fait le meilleur décryptage des propos d’Evra. Nous revenons à la politique voyez-vous ! Ces jeunes français ont faim, ils ne jouent que pour eux-mêmes parce qu’ils sont mal aimés. Les Suisses l’ont appris à leurs dépens. Oh ! Que ça fait mal d’assumer une double conscience dans un contexte qui n’en veut pas. A ce propos lisez le livre le plus important écrit depuis plus de trente ans  sur la question : L’Atlantique noir, de l’anglo-africain Paul Gilroy, professeur titulaire, dépositaire de la chaire de sociologie Anthony Giddens de la London School of Economics. Quasi méconnu dans le monde francophone surtout en France, PAUL GILROY est une référence incontournable lorsqu’il s’agit des questions relatives à la racialité, à la double conscience, à l’identité et à la modernité. L’un des plus éminents intellectuels du monde !

  Ce fort cosmopolitisme racial constaté dans cette coupe du monde est donc un phénomène essentiellement lié à notre modernité, à l’urbanité et  à des événements  modernes récents (je dis bien récents) comme le mercantilisme, la traite des nègres, la colonisation et les grandes migrations économiques. A voir toutes ces figures noires qui peuplent et colorent cette fête mondiale du football, on peut avoir une idée de la profondeur de la saignée subie par l’Afrique. Certains footballeurs d’origine arabe ou africaine sont des figures de l’ailleurs et du départ. Il s’agit des Karim Benzema, Jérôme Boateng, Mario Balotelli, Dany Welbeck (d’origine ghanéenne), Sami Khedira (Père tunisien) ou, Vincent Company. D’autres comme l’excellent gaucher Costa-ricien Joël Campbell, les anglais Daniel Sturridge et  Josy Altidore, le butteur équatorien Enner Valencia sont des produits de la plus brutale des  immigrations, une immigration forcée : la traite des nègres. Dans les années 90, période de la vague des footballeurs noirs en équipe d’Angleterre avec les Paul Parker et compagnie, l’entraineur disait que si les onze meilleurs anglais étaient noirs il n’y aurait pas un seul blanc dans l’équipe nationale. Tout le monde se souvient du talentueux gaucher afro-anglais John Barnes qui a donné du fil à retordre à l’exceptionnelle Argentine de Diego Armando Maradona au Mexique en 1986.

Les jeunes qui ne suivent que la ligue des champions, se pourléchant les lèvres devant le FC Barcelone ou Chelsea depuis quelques années sont finalement conditionnés à ne croire qu’au football européen. Ils sont les premiers à être surpris devant cette coupe du monde avec la débâcle de l’Espagne, L’Italie et l’Angleterre. Savent-ils ce que font River Plate et Boca Junior en Argentine ou Fluminense, Corinthiens et Flamengo au Brésil ? Le Brésil exporte plus de 1000 joueurs par an. Aucun autre pays ne le peut. En vérité les amateurs ne connaissent que le football européen. La mondialisation dont on parle est en vérité une Europe qui se mondialise. En regardant l’Europe on pense voir le monde. C’est valable pour le Sport, l’Economie, la Littérature et le Cinéma.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Le talentueux Algérien Rachid Mekhloufi, quatre sélections en équipe de France et deuxième meilleur butteur de Saint-Etienne était une curiosité à la fin des années 50. Il en est de même pour le virtuose tunisien Taraq Diab en coupe du monde 1978. Leur héritier « arabe », Karim Benzema et Marwane Felleini de la Belgique sont plus à l’aise aujourd’hui. Entre temps il ya eu des phénomènes comme les algériens Rabah Madjer, Lakhdar Belloumi et les marocains Aziz Bouderbala et Mouhamed Timoumi. Au reste le roi du Ballon Edson Arantes Do Nascimento dit « Pelé » (Une apparition qui a inventé des choses que l’on répète aujourd’hui sur tous les terrains du monde) raconte encore aujourd’hui, avec un brin d’ironie, que lors de la fameuse coupe du monde organisée par la Suède en 1958, des supporters suédois le suivaient partout dans les rues, promenant leurs petites mains blanches dans sa chevelure crépue de nègre, histoire de voir si la couleur noire pouvait  tacher leurs mains. Ils n’ont jamais vu de noir de leur vie, les pauvres ! 

Les noirs ont toujours été là mais pas tant que ça. Léonidas le brésilien est la première perle noire du football mondial. Meilleur butteur du mondial de 1938, il est l’auteur d’une des plus longues carrières du football (1929-1951). Le surdoué Larbi Ben Barek, dribleur hors pair, est l’autre perle noire qui n’a jamais disputé de coupe du monde et pour cause. Mais il est  le premier grand footballeur Africain de renommée mondiale bien avant le Mozambicain Eusebio (auteur de neuf buts en coupe du monde avec le Portugal). Sans nul doute l’un  des meilleurs footballeurs de tous les temps, très méconnu même parmi les aficionados du ballon rond aujourd’hui. Marocain de nationalité, il a effectué la plus longue carrière en équipe de France (1938-1954). Pelé dira de lui «  si je suis le roi du football Ben Barek en est le dieu.» Cela laisse deviner tout le talent de cet attaquant qui a d’abord joué au milieu. L’immense Salif Keita le malien, sociétaire de l’AS Saint-Etienne, l’un des meilleurs footballeurs africain de tous les temps, n’a pas eu la chance de disputer une coupe du monde. Rappelons que Didi, l’un des membres du célèbre quatuor magique brésilien (Pelé, Didi, Vava, Garrincha) est noir jusqu’aux orteils.

Ce cosmopolitisme racial, cette fête du football montre peut-être que le monde tente d’aller paradoxalement au-delà des races, se situer dans l’entre-deux. C’est là où réside la puissance subversive et la dimension politique du football. Le football est un insolent pied de nez contre les crispations identitaires.Le sport roi possède ce pouvoir magique de traverser les interstices des différentes cultures pour offrir une image diffuse et continue de la civilisation contemporaine. Un avis aux racistes de tout bord, qu’ils soient blancs, noirs, jaunes ou rouges.

 Khalifa Touré
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mardi 17 juin 2014

15 films qui m’ont complètement touché depuis 2000.






 1.     Le pianiste : Quoi que je fasse, je ne peux m’empêcher de citer ce chef d’œuvre du cinéaste polonais Roman Polanski. Film hallucinant comme l’interprétation de son acteur principal, Adrien Brody.
2.     Amour :  la deuxième palme d’or du cinéaste autrichien Michael Haeneke. Un film presque parfait sur la fin de vie. Deux vieillards qui luttent non pas pour vivre mais pour s’en aller dignement. Un film qui fait réfléchir.
3.     Bug : Le huis clos le plus démentiel que j’ai regardé. L’américain William Friedkin y a mis toutes ses peurs. « Il ya dans ce film tout ce que pense sur l’Amérique » a-t-il dit. L’acteur Michael Shannon  n’y a jamais été aussi fou.
4.     A Vif : Certains ont été surpris par cette descente aux enfers de l’actrice Jodie Foster. Mais moi j’ai aimé. Neil Jordan film avec un réalisme psychologique étonnant, cette femme qui tue après avoir été sauvagement agressée. Dans le combat il arrive que le Bien et le Mal se confonde semble-t-il nous dire.  
5.     Donnie Darko :   Film Kafkaïen au sens qu’il nous arrive des choses que l’on ne comprend pas. William Kelly  entre en scène de façon magistrale avec ce film  à la fois étonnant et effrayant.
6.     Trois enterrements : Bertrand Tavernier a eu raison de dire que l’acteur-réalisateur Tommy Lee Jones possède une écriture formidable. En témoigne ce western moderne d’une rare audace. Un homme décidé à tenir parole déterre son ami pour aller l’enterrer dans son village d’origine. Un voyage périlleux où le meurtrier va connaitre la punition et la pénitence.  
7.     La môme : Sans nul doute la meilleure biographie depuis 2000. Ce film est un chef d’œuvre d’Olivier Dahan sur la vie d’une des plus grandes artistes du 20ème siècle, la chanteuse française Edith Piaf. L’interprétation de Marion Cotillard est hallucinante.
8.     Entre les murs : Ce film fait peur à ceux qui réfléchissent sur l’avenir de nos sociétés modernes. Laurent Cantet pointe du doigt la redoutable question de l’éducation. «  Quand les bornes sont franchies, il n’ya plus de limites » ; les élèves qui sont entre les murs de cette classe n’en sont pas conscients. «  Un film étonnant » selon Sean Penn qui lui a décerné la palme d’or.
9.     21 Grammes :   Mon Dieu, quel film ! Le meilleur du mexicain Alejandro Gonzalez Innaritu. Si vous supportez la narration fragmentée vous pourrez apprécier ce film qui est un véritable coup de point. Il ya tout dans ce film : La divinité, la vie, la mort, le destin, l’amour.  Les acteurs Sean Penn, Benicio Del Toro et Naomi Watts forment un trio explosif.  Inénarrable !
10.                        L’échine du diable : Le chef d’œuvre mexicain de Guillermo Del Toro. L’un des films les plus étranges de ces dernières années. Del Toro y a mis tous ses fantasmes : l’impuissance, la procréation, la fin des choses, la menace qui pèse sur l’existence.
11.                        Une séparation : Tous les couples mariés devront regarder ce chef d’œuvre de mise en scène dialoguée. L’iranien Asghar Farhadi  nous révèle depuis des années que les relations entre les êtres humains sont incontrôlables.  Film à consommer sans modération
12.                         A history of violence :  Le Canadien David Cronenberg nous fait ici une surprise magnifique avec ce film qui fait beaucoup réfléchir sur la notion de repentance. Les scènes de violence y sont décrites avec un réalisme qui vous coupe le souffle
13.                       Elephant : Comment  perpétrer un massacre après avoir joué et écouté tranquillement  Beethoven ? Tel est la question que le cinéaste américain Gus Van Sant « ne tente pas de résoudre ». La colère cache une grande souffrance a-t-on dit. Mais ces jeunes ados qui s’en vont tuer sac à dos ne montre aucun signe de haine ou de colère.
14.                        La pirogue : Ce huis clos à ciel ouvert du Sénégalais Moussa Touré est « fantastique » au sens esthétique du mot. Tout est mis en œuvre pour nous révéler la naïveté, l’espoir, la détresse et la souffrance des candidats africains à l’émigration. Ce qui fait « plaisir » dans ce film c’est qu’il est tout bonnement bien fait.
15.                       Bamako :  Rien que pour la scène du vieux paysan africain plein de sagesse  qui prend la parole dans ce tribunal étrange où les problèmes du monde sont discutés avec d’étonnantes références cinématographiques, je citerai ce film militant du mauritanien Abderrahmane Sissako.

lundi 26 mai 2014

Mais à quoi sert le festival de Cannes ?





« Le cinéma est un moyen d’expression dont l’expression a disparu, il est resté le moyen. »
Jean Luc Godard.

« Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs »   André Bazin.

A l’occasion de la cérémonie de clôture du festival de Cannes 2013, le très sérieux metteur en scène britannique Kenneth Loach, en recevant le prix du Jury pour sa comédie sociale « LA PART DES ANGES » a tenu des propos apparemment anodins, mais qui nous renvoient à la problématique de l’utilité du cinéma et de nos rapports à l’Art en général, à une époque où les activités culturelles les plus sensibles sont corrompues par le glamour, les paillettes, les lambris dorés et le m’as-tu vu des stars. Avec la gravité expressive qu’on lui connaît, il a dit en substance la chose suivante : « Le festival de Cannes nous montre que le cinéma n’est pas un simple divertissement. Il nous montre ce que nous sommes et comment on devrait être dans ce monde ». Présent cette année 2014 pour la 17ième fois sur la croisette avec « Jimmy’s Hall » en sélection officielle ; un film inspiré de la vie du communiste irlandais Jimmy Gralton en bute à l’intolérance, au fanatisme et à l’incompréhension de l’époque, Ken Loach déjà lauréat de la palme d’or avec son très âpre « Le vent se lève », a annoncé qu’il va tirer sa révérence ; allez savoir pourquoi !

 Quant au très illustre Jean Luc Godard, il ne vient plus à Cannes depuis des années prétextant mille et une choses. En 2010, il était empêché par « des problèmes de type grec », certainement un naufrage financier ! Cette année, il était attendu mais finalement il nous a servi l’un de ses chefs-d’œuvre : Une vidéo auto-enregistrée où, justifiant son absence, il s’adresse à Gilles Jacob, le président du festival, en des mots d’une sagesse et  d’une courtoisie digne de son génie. En fin de compte, son très expérimental film « Adieu au langage » a obtenu le prix du Jury en ex aequo avec le virtuose Québecquois Xavier Dolan, jeune prodige de 25 ans. Excusez du peu ! Présent à Cannes pour la cinquième fois, le réalisateur de « Mommy », qui est une œuvre magnifique sur les rapports entre une mère et son fils qui apprend à vivre, possède la graine des grands artistes. Un grand cinéaste est né ! Mais le jeune surdoué a affirmé vouloir arrêter son cinéma pour quelques temps, histoire de vivre comme ses copains et s’adonner à des choses de son âge. « Je suis fatigué » a-t-il dit comme le génial Marlon Brando avait affirmé « Je suis fatigué de sauver le monde. » Ah ! Que les artistes sont prétentieux et c’est tant mieux. Tout le monde sait que le grand cinéaste new yorkais Woody  Allen, l’une des sommités de l’art moderne et contemporain, l’homme qui a réinventé le burlesque, ne présente plus ses films en compétition officielle depuis plus de trente ans. Il reviendra dit-il, le jour où les films seront en lice en fonction de thèmes bien précis. Le cinéaste serbe Emir Kusturica, deux fois palme d’or pour « Papa est en voyage d’affaires » et « Underground » ne dit-il pas tout le temps qu’il va arrêter le cinéma pour se consacrer à sa musique. On connait la suite. Il n’est pas facile de se libérer d’une passion. 
  
Certaines critiques adressées au festival sont fondées mais la plupart ne le sont pas du tout.  Des metteurs en scène comme le palestinien Elia Suleyman, les américains Jim Jarmush, Spike Lee, Gus Van Sant et le chinois Wong Kar  Wai n’auraient jamais eu la réputation qu’on leur connait sans la critique bienveillante du festival de Cannes. On oublie que c’est le festival qui a déroulé le tapis au grand cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety avec son très inspiré « Hyènes », une satire corrosive des rapports humains. C’est à Cannes que le burkinabé Idrissa Ouedraogo a eu le grand prix du jury avec son drame social très poignant « Tilai », c’était en 1990. L’énigmatique « Yelen » du Malien Souleymane Cissé a été primé à Cannes en 1987. Le tchadien Mahamat Saleh Haroun est devenu un cinéaste reconnu après son prix du jury pour « Un homme qui crie ». Quant au mauritanien Abderrahmane Sissako, sa notoriété internationale est due à une grande maitrise du langage cinématographique et au festival qui lui a déroulé le tapis rouge cette année pour son film « Timbuktu ». Thierry Frémeux, le délégué général du festival a révélé que le grand Sembene Ousmane a été pré-choisit pour présider le jury de la sélection officielle mais le sort en a voulu autrement. Cette année-là la présidence devait revenir à l’Europe et entre temps le cinéaste-écrivain est décédé. 

Mais le problème du  festival de Cannes qui vient de décerner la palme d’or  au cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, n’est rien moins que la crise liée à l’incompréhension du cinéma. Parler de Cannes, c’est parler du cinéma tout court. Le principal ennemi du cinéma aujourd’hui est l’inculture généralisée qui frappe le monde contemporain. Qui connait Nuri Bilge Ceylan ? Pourtant que de prix remportés à Cannes avant cette palme extraordinaire. Son film « Winter Sleep » est un choc esthétique, moral et cinématographique selon Télérama. Le cinéma est sans conteste la plus grande découverte artistique du 20ème siècle. « Ignorer le Cinéma, ses problématiques et son histoire est une lacune grave dans la culture de l’honnête homme » a écrit Roger Caratini. Lors d’un récent festival de cinéma, le cinéaste franco-polonais Roman Polanski s’est  énervé pendant  une conférence de presse face aux « questions débiles » des journalistes en disant tout bonnement « Vous ne savez rien de ce que l’on fait ! ». Aujourd’hui, une approche du cinéma qui ne tient pas compte des genres et des courants est justifiée par une volonté d’aller au-delà des clivages mais elle a le malheur de « desservir » le grand public et les jeunes qui veulent approfondir. Lisez cette liste des dix meilleurs films d’horreur qui circule sur le Net ! Une liste où la plus part des films cités sont plutôt  des fantastiques. Tous les films d’horreur sont fantastiques mais tous les fantastiques ne sont pas des films d’horreur. « The Shining » de l’immense Stanley Kubrick n’est pas un film d’horreur comme il est écrit dans ce mauvais palmarès. Voilà où nous mène la négligence de l’esthétique des genres cinématographiques.

Le cinématographe (pour parler comme le janséniste du cinéma, Robert Bresson) est certainement l’art du spectacle le plus populaire de l’histoire moderne. Mais cette popularité n’était pas évidente au début. Le cinéma a d’abord été une affaire de techniciens et puis ensuite il est devenu « la chose » des écrivains, un prolongement de la tradition d’écriture, l’une des empreintes fondamentales de la culture européenne et orientale. Certains remontent à la période des cavernes, aux peintures rupestres pour faire la genèse du cinéma, d’autres plus « modérés » affirment que le cinéma est le prolongement des « ombres chinoises » qui datent de l’antiquité. Des philosophes affirment que l’idée cinématographique tire sa source de la fameuse allégorie de la caverne de Platon puisque le cinéma est l’art de la projection de l’écriture sous forme d’images. Mais les plus réalistes disent que le cinéma en tant que technique a été inventé par Les Frères Lumière en 1895 avec le tournage de deux films : La sortie des usines Lumière et L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat. Les Frères Lumières sont la phase technique du cinéma mais le véritable inventeur de l’art cinématographique est le génial George Méliès. Il est le premier des cinéastes a être conscient que le cinéma est d’abord un langage, un ensemble de signes, une écriture, un moyen d’expression au même titre que le théâtre, la grande musique, la littérature,  la peinture et l’opéra. Voilà la petite histoire. On comprend bien maintenant l’importance de la sémiologie pour décrypter les images subliminales que projettent les œuvres des grands cinéastes. Cannes est à ce titre le bouclier sans lequel le cinéma mondial va sombrer sous la masse des nombreux blockbusters qui sont produits par les grands studios. N’eut été le festival de Cannes le cinéma d’auteur, les films d’art et essai, les films expérimentaux disparaitraient complètement. Les festivals de Cannes, Venise, Berlin, Carthage  et Sundance ont une haute portée pédagogique pour le public et les cinéphiles. Il faut à la vérité dire que la plupart d’entre nous ont gardé un regard enfantin et même puéril sur les films. Le cinéma avant d’être une industrie, est surtout une écriture.

Aujourd’hui il ya plus de films-maker’s, des faiseurs de films que de cinéastes. Tous les réalisateurs ne sont pas forcément des cinéastes. Voyez cette manie chez les acteurs qui ont gagné de la notoriété et beaucoup d’argents, de marcher sur les pas des créateurs en reprenant les schémas déjà usés. Leurs films manquent souvent de souffle parce qu’ils relèvent simplement du procédé. On ne s’improvise pas cinéaste. Tout le monde n’est pas Louis Bunel, Fassbinder, Maurice Pialat ou Claude Chabrol. Un cinéaste est un poète dont le mode d’expression est l’image et qui par le truchement des films invente son propre univers artistique.  Un cinéaste est un écrivain qui a le malheur d’avoir choisi l’image filmée comme moyen d’expression. Le grand public ne le prendra jamais pour un écrivain même si son écriture est plus puissante que la plupart des livres qui font l’actualité. Je vous prie de regarder « L’ordet » de Carl Dreyer, « Sunrise » de Murnau, « L’année dernière à Marienbad » d’Alain Resnais, « La règle du jeu » de Jean Renoir, « A propos de Nice » de Jean Vigo, « Le Cuirassé Potemkine » de Serguei Eisenstein, « Entr’acte » de René Clair et le célèbre « Citizen Kane » d’Orson Welles  vous aurez honte de lire certains livres d’aujourd’hui. Orson Welles, Charles Chaplin, Robert Bresson, Serguei Eisenstein, Jean Renoir le fils d’Auguste, Ingmar Bergman, Jean Vigo, Carl Dreyer, Marcel Carné, Federico Fellini, Vittorio De Sica, Roberto Rossellini, Fritz Lang, Murnau, Kenji Mizoguchi, Alfred Hitchcock et Akira Kurosawa furent d’authentiques artistes. Mais la race des grands metteurs en scène n’est pas éteinte. Aujourd’hui avec l’univers burlesque de Woody Allen, les films de genre intelligents de Martin Scorsese, le néo-surréalisme de Léo Carax, le post-modernisme violent et dialogué de Quentin Tarentino, l’onirisme macabre et  fantasmagorique de Tim Burton, le symbolisme explosif de Djibril Diop Mambéty( décédé), l’éclectisme gigantesque de Steven Spielberg, le réalisme fantastique d’Elia Süleyman, le monisme existentiel de Térence Malick, le réalisme social des frère Dardenne, la narratologie fragmentée de Alejandro Gonzalez Innaritu, et les contes chaotiques et bruyants  d’Emir Kusturica, le cinéma est promu à un bel avenir. A moins que disparaissent les festivals avec des jurys sérieux. 

Les cinéastes sont des artistes dont les sources d’inspiration viennent principalement des représentations qui informent les différentes civilisations auxquelles ils appartiennent. Aussi les références, biblique, homérique, dantesque, dionysiaque ou apollonienne sont-elles foisonnantes dans le cinéma occidental. Le schéma narratif reste universel mais la différence réside dans le fait qu’un cinéaste anglo-saxon, un oriental ou un africain n’ont peut-être pas le même rapport avec le temps et l’espace. Ils n’auront certainement pas le même univers mental, les mêmes fantasmes et partant les mêmes films. Un « film africain » ne ressemblera jamais à un « film américain ». Cette question n’a pas grand-chose à voir avec les moyens ou la technologie, c’est plutôt une problématique d’ordre esthétique. Telle est peut-être la question que le festival de Cannes cherche à résoudre tant bien que mal.

Khalifa Touré
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samedi 24 mai 2014

Xavier Dolan a 25 ans



Un Grand cinéaste est peut-être né avec le jeune prodige canadien
Xavier Dolan, à 25 ans il vient de remporter le prix du jury à Cannes
 

festival de Cannes










Le talentueux cinéaste turc Nuri bile Ceylan vient de remporter la prestigieuse palme d'or du festival de Cannes pour son film, Winter Sleep ; il a déjà remporté le Grand prix pour "Uzak" en 2003, Prix de la mise en scène 2008 pour "Les Trois singes", Grand prix 2011 pour "Il était une fois en Anatolie"). "Winter Sleep", un drame familial où l'ennui fait remonter les rancœurs entre un comédien à la retraite, sa femme et la sœur de cette dernière.