lundi 27 janvier 2014

Ah Franz Fanon !






« Je demande qu’on me considère à partir de mon Désir. Je ne suis pas seulement ici et maintenant, enfermé dans ma choséité. Je suis pour ailleurs et pour autre chose. Je réclame qu’on tienne compte de mon activité négatrice en tant que je poursuis autre chose que la vie ; en tant que je lutte pour la naissance d’un monde humain ; c'est-à-dire d’un monde de reconnaissances réciproques.
Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut  consiste à introduire l’invention dans l’existence.
Dans le monde où je m’achemine je crée interminablement.
Et c’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j’introduis le cycle de la liberté. »

Franz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, Coll.Point,P.186-187

jeudi 9 janvier 2014

Pourquoi y a-t-il tant d’auteurs et peu d’écrivains ?



« Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut. Mais il y a autre chose dans l’Art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n’est pas si large que l’idée entière…Nous avons trop de choses et pas assez de forme » (Flaubert, Préface à la vie d’écrivain

Mais pourquoi y a -t-il tant de personnes qui écrivent et publient des livres devrait-on dire ? Que cherche-t-on à écrire des livres ? Quel est le but poursuivi ? Si c’est le bonheur qu’ils cherchent, je ne connais pas un seul grand écrivain qui fut vraiment heureux. Ils ne doivent certainement pas être nombreux. L’immense Fiodor Dostoïevski, l’homme de qui toute la philosophie russe est sortie, le plongeur qui a été suffisamment vigoureux pour faire jaillir la lumière à chaque mot de ses nombreux romans-fleuves, écrivait la faim au ventre, pauvre comme Job, joueur et parieur invétéré, épileptique tombant souvent en « crise », il a souffert le martyr comme tous ses personnages défigurés par la maladie et les sombres idées qui les ont traversées. Frederich Nietzsche, qui n’avait ni Dieu ni maitre dira plus tard : « Dostoïevski, le seul qui m’ait appris quelque chose en psychologie ».Le plus grand poète français Victor Marie Hugo, le pâtre assis sur son promontoire, l’« obscure témoin » contemplant l’horizon infini du monde des formes éternelles nous délivrant le message gnostique dont il avait le secret, n’était pas non plus un homme heureux. Les disparitions précoces, la mort, l’exil, l’incompréhension, la stigmatisation ont été le lot de ce classique fondamental au tempérament romantique  qu’il fut.  

George Orwell, l’auteur du très « prophétique » 1984, l’homme qui est définitivement entré dans la culture mondiale en inventant Big Brother  a  été clochard et mendiant à Paris. Mieux qu’Alexander Soljenitsyne, il a révélé chez l’homme ce désir irrépressible de supprimer la liberté, il a pointé de son doigt de scribe crasseux et néanmoins lumineux, cette volonté de détruire l’homme qui est inscrite quelque part dans la civilisation « occidentale ». Avant Jacques Derrida, George Orwell a abordé la souveraineté sous l’angle de la bête, la bête immonde  tuant par sa puanteur. Orwell est  sorti du manteau de Kafka !
Franz Kafka, l’autre grand écrivain qui a définitivement montré qu’il ne faut jamais désespérer de l’écriture. Il n’était pas non plus heureux. Sombre et profondément malade de ce qui adviendra du monde, le conflit avec son père l’affectera toute sa vie. Il a recréé l’écriture littéraire dans sa dimension fantastique. Kafka est certainement le plus grand écrivain parmi les plus pessimistes. En tout cas il est le plus vrai. Incompris de ses contemporains, il n’a jamais connu le bonheur de la reconnaissance littéraire si tant est que le but d’un écrivain est de courir derrière le bonheur. Je n’ai jamais compris comment Franz Kafka est devenu Kafka tout court, « l’écrivain absolu », le plus étrange et le plus décalé des écrivains de notre temps. Depuis Kafka il n’ya pas eu de Kafka, même pas l’ombre d’un Kafka. Il est l’écrivain fait homme, la solitude dans l’art, le génie et le talent à l’état pur, le plus influent des artistes modernes. Le soleil zénithal de Kafka  a irradié tous les arts qui ont gravité autour de son orbite. Il a ouvert tout un monde pour les « arts modernes », un monde qui reste à être exploré. L’univers Kafkaïen ne nous a pas jusqu’ici révélé tous ses secrets.

 Quant à Marcel Proust, je ne pense pas qu’il se soit saisi de sa plume majestueuse pour écrire son long et vertigineux « A la recherche du temps perdu » simplement pour entrer dans le monde des lettres et devenir riche. Il est mort dans la démunition totale, rongée par cette maladie dont il ignorait la gravité. Sa profonde inspiration et son « travail » méticuleux sur la forme lui ont permis de s’assoir sur l’horizon infini du temps en que durée au même titre que Bergson et Muhammad Iqbal. Il a peut être inspiré l’immense cinéaste français Alain Resnais dont l’œuvre est empreinte d’une distanciation temporelle inédite.  Avec Louis Ferdinand Céline, il est le plus grand romancier français du siècle dernier. Oui Céline ! L’homme dont l’œuvre peut se définir comme « une grande attaque contre le verbe », une déflagration littéraire sous le ciel démodé d’une littérature rampant dans une mièvrerie à faire vomir .Le style  de Céline c’est du jamais vu ! Il a « vaporisé » la langue française. Avis  et honte aux critiques qui sacralisent aujourd’hui la langue ! Le véritable enjeu de l’écriture c’est le style et rien d’autre. « Le style c’est avoir quelque chose à dire » pensait Schopenhauer. Mais  beaucoup n’en ont pas. Ils restent de simples auteurs. Céline a vite compris cette chose-là ! Il le dit dans l’interview qu’il a accordée juste avant sa mort, habillé en loques, malade et mal nourri : « C’est rare un style Monsieur ! Un style, il y en un, deux, trois  par génération. Et il ya des milliers d’écrivains. Ce sont des pauvres cafouilleux (…). Ils rampent dans les phrases, ils répètent ce que l’autre a dit. Ils choisissent une histoire, ils prennent une bonne histoire (je vois que etc.) C’est pas intéressant !» L’œuvre de Céline c’est du délire littéraire. Il est génial même lorsqu’il est bête. C’est le plus grand pamphlétaire connu. Admirable pour les uns, exécrable et  ignoble pour les autres  « son écriture est une sorte de défécation acide qui va radiographier le monde ». 

Qui a dit que la littérature c’est du politiquement  correct ? Personne n’est  obligé d’écrire comme Céline. Personne ne le peut d’ailleurs. Mais lorsque l’on entend certains développements dans les milieux soi-disant littéraires, on sait  que l’ignorance est en terrain avancé dans le monde de la culture. Ceux qui jugent les auteurs d’aujourd’hui avec les lunettes de « Demain dès l’aube » ou « femme nue, femme noire » sont ridicules et démodés. Victor Hugo et Senghor ne sont pas du tout démodés mais certains parmi leurs lecteurs peuvent  l’être. Encore que Victor Hugo ce n’est pas « Demain dès l’aube ». On peut  avoir à la fois l’injure et le génie à la bouche, Céline en est l’exemple vivant. Et notre  admirable Sony Labou Tansi n’est pas en reste dans cette pléiade d’écrivains audacieux et malheureux.  Né à Kinshasa le  05 Juillet 1947 d’un père zaïrois et d’une mère congolaise il est mort du Sida à l’âge quarante sept ans. Sony Labou Tansi est  à la littérature ce que Quentin Tarentino est au cinéma : Une écriture apocalyptique, une vision post-moderne. Tous les deux appareillent vers un monde de folie, d’amour, de violence et de larmes. Voilà l’essence de la littérature qui fait de Sony l’un des créateurs majeurs de notre époque. Ecrire un livre de la texture de « LA VIE ET DEMIE » en 1971, il fallait le faire. Littérature fantastique, futurisme et technologie postmoderne en cette époque « africaine », il fallait être Sony Labou Tansi admirateur du génial Tchikaya U’Tamsi pour réaliser ce tour de passe-passe littéraire.
Tous les textes de Sony tonnent par leur étrangeté et la tonalité caustique qui est sa marque de fabrique. Sony n’est pas un simple auteur c’est un  écrivain qui possède une écriture. Un écrivain c’est une atmosphère, un monde. Il a su créer comme tous les grands écrivains, un monde qui lui est propre. Il a créé un langage qu’il manipule avec une verve inégalée.

Sony, c’est l’écrivain du « dévoilement de la honte ». La honte des dictateurs au comportement ubuesque, la honte des fonctionnaires qui tuent les états africains à petit feu, lisez « L’ETAT HONTEUX.» Ecrivain controversé par son style déroutant, sa verve particulière et son esprit séditieux, cet homme qui avait certainement une fêlure à l’âme souffrait profondément malgré « la joie de vivre » complexe qui perçait entre les interstices des nombreuses scènes de d’amour et de violence qui jalonnent son œuvre.
Ses œuvres, sans être larmoyantes, ont parlé de la vie, de la mort, de l’amour et de l’espérance  avec un style apocalyptique qui vous arrache vos dernières larmes. Il est sans nul doute l’un des meilleurs créateurs artistiques de la deuxième moitié du 20ème siècle. Il n’est pas encore reconnu comme tel mais  tous les grands écrivains ont connu le même sort.

Si Sony avait été dans d’autres domaines de création, il aurait pu inventer des machines ou autres bizarreries très utiles. Il est de la race de Jean Cocteau ou Boris Vian. Bien sûr Boris Vian ! Auteur de « L’écume de jours » écrivain authentique, poète, parolier, chanteur, musicien de Jazz, critique, compositeur, ingénieur de l’école centrale, scénariste, traducteur, conférencier, acteur et peintre. Il disait qu’il n’allait pas vivre plus de quarante ans et il est mort à trente neuf ans !
Au reste pensez-vous que Abdou Anta ka et Khady Sylla qui luttaient toute leur vie contre la fêlure, cherchaient le bonheur ? Et Ibrahima Sall, l’auteur de « Crépuscules invraisemblables », qu’est-il devenu ?
Si vous cherchez le succès, l’argent ou la popularité n’écrivez jamais à la manière de Jack Kerouac, Kafka, Faulkner ou Samuel Beckett. Ils ont tout fait pour ne pas avoir du succès finalement ils ont eu plus que la popularité, la notoriété ou la réputation : l’autorité. L’autorité est la chose la plus difficile à acquérir dans le monde de l’écriture. Elle n’a rien à voir avec le succès et la popularité. Chercher le plaisir ou la popularité dans le « statut » d’écrivain est la pire des décadences ; c’est le lot de nombreux scribes qu’il faut classer parmi les auteurs. Tous les auteurs de livres ne sont pas des écrivains. La littérature est devenue une effraction, un viol et même un vol du titre d’écrivain, une tentative qui devenue une tentation. Aucun homme sérieux ne cherche à devenir écrivain. Il écrit et c’est tout ! L’écriture est une quête. Voilà comment sont nés les plus fabuleux parmi les maitres de la forme.

Khalifa Touré
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mardi 10 décembre 2013

Nelson Mandela, un homme complètement beau !






« Une idée me tourmentait depuis longtemps, mais je craignais d’en faire un roman parce que l’idée est trop difficile et que je n’y suis pas préparé, bien que l’idée soit tout à fait séduisante et bien que je l’aime. Cette idée consiste à représenter un homme complètement beau », Fiodor Dostoïevski.

Tous les grands hommes ont une dimension romanesque. Nelson Mandela n’échappe certainement pas à la règle. Il a ceci de Dostoïevskien d’avoir été  en butte permanente aux tribulations du destin. Sans être un héros de la tragédie grecque ou un personnage shakespearien qui n’a « aucun » empire sur les choses, Mandela a ceci de « mystique » d’avoir traversé une montagne de feu sans être défiguré comme les personnages du grand écrivain russe. Mandela est un revenant. Ceux qui reviennent en savent bien des choses. Tout le secret de la beauté de l’homme est là. La beauté de la vie, la beauté de ceux qui ont mis en jeu leur vie. La beauté de ceux qui ont tutoyé la mort. Mandela a connu « l’avération de la mort », expression hégélienne qui sied parfaitement à la vie de l’homme. C’est « seulement par la mise en jeu de la vie qu’est éprouvée et avérée la liberté. L’individu qui n’a pas mis en jeu sa vie  peut, certes, être reconnu comme personne ; mais il n’est pas parvenu à la vérité de cette reconnaissance, comme étant une conscience de soi autonome » a dit justement le philosophe allemand.

Tout nègre qu’il est, Mandela possède cette beauté complètement apollinienne qui a fait tant défaut à Jules César et Napoléon Bonaparte. Si Léon Tolstoï a dit que « La grandeur de Napoléon, César ou Washington n’est qu’un rayon de lune à coté du soleil de LINCOLN » c’est parce que César et Napoléon ont tous les deux une dimension dionysiaque, cette face nocturne, tumultueuse, ce génie maléfique, ce désir de donner la mort dont Lincoln et Mandela étaient fort éloignés. Voilà la ressemblance entre les deux hommes. Entre temps il y a eu deux fabuleux intermèdes, ceux de Mahatma Gandhi et Martin Luther King.  Nelson Mandela et Abraham Lincoln ont ceci de particulier d’avoir combattu la discrimination raciale. Bref, tous ces quatre grands hommes de l’histoire moderne se sont distingués par leur opposition farouche à la ségrégation raciale, la fracture économique, l’inégalité entre les hommes et la haine qui détruit le cœur et souille les âmes appelées à de grandes œuvres.

Mais tous les hommes illustres ne sont pas forcément grands. La grandeur est par nature essentiellement morale. Mandela est à la fois illustre et grand, il est la beauté faite homme.  A ce propos lisez les monumentales « Vies parallèles des hommes illustres » de Plutarque. Cicéron et Démosthène sont les illustres orateurs de l’antiquité grecque et romaine mais ils ont tous les deux leur coté infâme. A y voir de très près Mandela fascine par son coté paradoxal. Il est d’autant plus merveilleusement paradoxal et même « anachronique », qu’il représente ce « paradis perdu » de Milton, ce grand leader à la dimension messianique dont on nous dit à tord que le monde n’en a plus besoin. Les hommes désirent toujours ce qu’ils n’ont pas. Ils s’accrochent amoureusement aux basques de l’homme qui par sa posture hiératique leur rappelle le père protecteur. Mandela aurait pu dans une autre vie ravager le cœur de toutes ces dames qui raffolent de stars. Sa face de boxeur boursoufflée, sa tenue impeccable, sa gouaille formidable ont fait chavirer plus d’un. Mandela avait ce coté dandy qui plaisait à la foule. Toutes les stars de la  terre l’ont compris qui ont voulu se faire photographier à ses cotés. Qui a pu oublier cette image de Whitney Houston blottie dans les bras de ce « papi » à la tête complètement chenue ?

A propos d’image, La dimension picturale de l’homme est l’un des aspects les plus surprenants de sa personnalité.  Mandela est comme incrusté dans la figure du monde. Avec Michael Jackson, Bob Marley, et Che Guevara, il est la plus grande figure de l’iconographie planétaire. Il a par ailleurs inspiré tous les arts. Le Zulu blanc Johnny Clegg s’est distingué par cette chanson devenue un hymne à l’honneur de cet homme sans images pendant vingt sept ans. Ironie de l’histoire ! Quant au cinéaste Clint Eastwood, il a tenté de « capturer » la vie de Mandela à travers son film « Invictus », mais le résultat n’a pas été très fameux malgré l’immense talent du réalisateur de « Million dollars baby ». Il faudra un homme suffisamment haut pour porter Mandela à l’écran. Le génial Stanley Kubrick aurait certainement réussi un grand film sur Mandela. Seul le genre épique, écrit dans un formidable langage cinématographique pourrait satisfaire au grand défi artistique qu’est Mandela. Un Ridley Scott moins grandiloquent ou un cinéaste qui a des références cosmopolites comme les New Yorkais pourrait  le faire. Oh si Woody Allen était disposé à réaliser des drames ! 
 
Au reste Mandela est un aristocrate en période démocratique, ce qui fait de lui un homme du « passé ». Aussi a-t-il défié le temps en enjambant le 20ème siècle. Il faut à la vérité dire que le culte de la grandeur n’est pas l’une des valeurs privilégiée de la démocratie. L’individualisme démocratique des sociétés post-modernes agit contre la grandeur. Toutefois Mandela est un homme simple, il n’a pas grand chose à voir avec des guerriers comme Napoléon, Jules César ou Alexandre de Russie. Il a la grandeur de l’homme du peuple, le héros quotidien même s’il a du sang royal. Il est la figure « simple, modeste, et par conséquent vraiment grande » de Koutouzov, le héros si l’on peut dire de « Guerre et Paix ».

Mais disons-le, Nelson Mandela est une figure noire, il est le nègre fondamental nonobstant la tentative éhontée de le couler aujourd’hui dans un universalisme décoloré sous prétexte qu’il a pardonné. Depuis que notre héros est passé de vie à trépas les média « occidentaux » occultent sa dimension africaine, politique et anti-coloniale. S’il a fait vingt sept ans  de prison c’est parce qu’il est noir tout de même! L’on veut aujourd’hui enlever toute dimension chromatique à la question Mandela. C’est ridicule ! Décidément la déracialisation peut pendre des tournures surréalistes surtout venant des « occidentaux ». Les africains doivent rester vigilants. Nos amis du Nord ont une expérience séculaire de la réécriture subtile de l’histoire. Lisez « L’orientalisme » d’Edward Saïd. Les racistes sont « indécrottables ». Ils ont le génie de cacher la nuit dans le jour. Ceux qui ont inventé l’idéologie qui est le fondement de l’Apartheid, on les entend aujourd’hui verser dans la poésie à l’eau de rose soi-disant pour saluer la mémoire de l’homme qu’ils ont voulu détruire. Décidément Tzvetan  Todorov a eu raison d’écrire « l’Homme n’est pas perfectible», une manière de répondre et rendre hommage à Primo Lévi, cette autre victime de l’innommable qui a désespéré de l’homme en se donnant la mort. Si l’on y pend garde  la généalogie de la conscience noire va être brouillée sous prétexte d’universalisme.

 La déracialisation que l’on entend aujourd’hui n’a rien à voire avec la conception fanonienne de l’abolition de  la race en tant qu’élément constitutif de la structure mentale du colonialisme. De ce point de vue Mandela est une grande figure de la décolonisation dont l’idée fondamentale est « la déclosion du monde », le surgissement d’une pensée insurrectionnelle qui secoue la terre et lui rappelle notre commune « similarité fondamentale ». Alors, de ce strict point de vue, la race n’a plus de sens. Elle devient cette «région extraordinairement stérile et aride » selon l’expression de Franz Fanon. Et Mandela par son pardon, presque christique, enjambe la race et nous révèle une Afrique du sud qui peut être le « laboratoire » de l’éclosion d’une nouvelle humanité. A ce propos lisez « Sortir de la grande nuit » d’Achille Mbembe.
Dans tous les cas, l’homme-Mandela est un personnage historique qui, a déconstruit la politique. Il a porté le pouvoir sur ses grandes épaules avec beaucoup de défiance et de « désinvolture ». Avec Mandela le pouvoir se détache de la mort, cette attitude nécro-politique bien habituelle des satrapies nègres. Chez Mandela le pouvoir signifie jaillissement, déclosion et renaissance. Un message à méditer ! Mais il n’était pas seul au combat. Il a rayonné sur d’autres grands combattants comme les valeureux  Walter Sisulu, Oliver Tambo, Winnie, Desmond Tutu, Ahmed Kathrada et Marc Maharaj. 

Aujourd’hui il gît auprès des grandes figures du panthéon nègre : Toussaint Louverture, Martin Luther King, Malcom X, Frederick Douglass, Rosa Park, Steve Biko, Benjamin Moloïse, Ruben Um Nyobe, William Dubois, Marcus Garvey, Franz Fanon, Aimé Césaire, Nkwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Edouardo Mondlane et Thomas Sankara et bien d’autres. Adieu Madiba !

Khalifa Touré
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jeudi 28 novembre 2013

Une autre littérature est-elle possible au Sénégal ?



« Se contenter de ce que l’on a est trop ordinaire pour se justifier devant l’admirable principe de ce que l’on veut » Serigne Cheikh Tidiane Sy

Cette pensée mise en exergue n’est  pas un choix tendancieux, elle vient d’un éminent littéraire. L’un des plus grands poètes de notre temps selon des « connaisseurs libres » de la langue arabe. Mais le problème est que cet homme a écrit essentiellement en Arabe à part ses discours exprimés en langue  française, une langue qu’il maitrise bien. Mais cela ne devrait pas être un problème au Sénégal où l’Arabe a préexisté au français. Pourtant c’est un problème ! A cause de la centralité hégémonique du français toute une littérature, produite sur la terre du Sénégal est ignorée par les francophones. Une littérature écrite en Arabe et en « Ouolofal » qui mérite d’être compulsée, remise au gout du jour parce qu’elle appartient à notre patrimoine intellectuel et artistique au même titre que la littérature  d’expression française. L’histoire de la littérature mondiale est faite de créations et de découvertes ; depuis toujours, des batailles épiques ont opposés les acteurs du « monde littéraire », des querelles tendancieuses et autres critiques d’école sur fond de « Défense et illustration de la culture ». 

Devrons-nous nous contenter de cette littérature Sénégalaise d’expression française qui a produit des plumes alertes comme celles de Léopold Senghor, Birago Diop ou David Diop ? Se suffire de cette littérature bien africaine mais exprimée en langue française serait une paresse intellectuelle pour un chercheur, une attitude bien ordinaire pour un lecteur et un manque d’ambition voire une injustice pour les « acteurs culturels ». Un projet culturel digne de ce nom a ceci de particulier d’avoir le souci d’embrasser toute la culture du pays dans une dynamique pluraliste. Nous avons malheureusement hérité de la France, le jacobinisme et le système assimilationniste  au détriment du modèle de société pluraliste  appelé multiculturalisme par ailleurs.

Vous aurez compris sans nul doute qu’aucune littérature n’est innocente. Même si les écrivains dans leur grande majorité sont des êtres « candides » et sincères, ils échappent difficilement à l’hégémonie culturelle. Lorsqu’ au 16ème siècle Joaquim Du Bellay s’est fendu en un texte mémorable pour faire comprendre définitivement aux anciens que la langue française est suffisamment adulte et mature pour porter les grandes idées comme la poésie et la philosophie, il a fait œuvre pionnière. Son fameux « Défense et illustration de la langue française » est en vérité un texte politique même s’il fait manifestement office de manifeste littéraire. A l’époque on attribuait exclusivement et abusivement au Grec et au Latin le statut de langue de l’esprit. Le français était considéré comme une langue vulgaire. Du reste aucune culture n’échappe à cette classification tendancieuse mais surtout affective. Au Sénégal, par exemple, la langue arabe est appelée « langue de la sagesse ». L’arabe et le ouolof, deux langues qui ont été le moyen d’expression d’une myriade d’écrivains au Sénégal.

Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy qui est un poète éclectique est l’auteur d’une œuvre complexe par sa thématique diversifiée. Peu de sénégalais surtout les francophones qui n’ont pas accès à son œuvre ignorent qu’il a écrit une étrange oraison poétique dédiée à Aldo Moro, l’ancien « premier ministre » d’Italie enlevé et exécuté par les brigades rouges et une Ode consacrée à Samy Davis Junior, le grand artiste noir américain. Mais son chef-d’œuvre reste le fameux « Fa ileyka », une transe poétique consacrée à son homonyme. A  ce sujet, il faut dire que la poésie sénégalaise d’expression arabe est essentiellement hagiographique, mais non exclusivement. Il existe des poèmes profanes aux préoccupations « terrestres » qui abordent des thèmes aussi actuels que la bonne gouvernance. On les retrouve notamment chez un autre grand poète, un artiste « méconnu », il s’agit d’ El Hadji Abdoul Aziz Sy. Ce grand homme est de l’avis des spécialistes non seulement un poète classique mais un artiste en d’autres genres. C’est lui qui aurait inventé la fameuse mélodie du « bourde » qu’il déclamait lui-même en compagnie de Serigne Moustapha Sy Djamil, sous l’ombre de Serigne Babacar Sy. Son fameux « Ouolofal » lancé en direction des gens de ce bas monde, ceux qui ont la lourde responsabilité de diriger les affaires des hommes, sonne encore à nos oreilles. Il avait l’art d’allier le ouolof et l’arabe dans un même vers  en respectant la métrique arabe, chose très difficile. Il l’a certainement « hérité » de son maitre Serigne Hadi Touré, un poète étrange dont les textes en ouolof et en Arabe sont « redoutables » par leur classicisme et leur tonalité lyrique. Le liminaire de son long poème didactique consacré au rituel du Hadji est d’une particularité telle qu’elle fait d’abord allusion à la beauté de la femme africaine dont la noirceur des incisives tatouées détonne sur la blancheur des dents. Une image qui renvoie à la noirceur « Kaaba ». C’est le fameux « Hazal » de Serigne Hadi Touré. La « Kaaba » est aussi éternelle  que la beauté de la femme est périssable voulait il dire ! Son disciple, Serigne Abdou Aziz Sy n’a écrit que des chefs-d’œuvre dont une transe jubilatoire écrite au Maroc près du tombeau de son Grand Maitre. Que dire du Cheikh Ibrahim Niasse de Kaolack ? Son grand intérêt pour les affaires du monde lui ont fait écrire un texte courageux à l’époque coloniale intitulé : « L’Afrique aux africains ». Sa poésie mystique reste l’une des œuvres les plus ésotériques du Sénégal. Son grand frère, El Hadji Muhamed Khalifa Niasse(Le père de Sidi Lamine Niasse) est considéré dans le monde arabe comme l’un des plus grands poètes au sud du Sahara.

Parler de la littérature Sénégalaise sans mentionner Khaly Madiakhaté Kala (1835-1902) est une faute grave et une ignorance honteuse. C’est le plus illustre des poètes connus de l’espace Ouolof. Ecrivain, philosophe, grammairien et jurisconsulte surdoué, il a fait montre dans ses écrits d’une finesse d’esprit inégalée et d’une grande sagesse. D’autres poètes ouolof suivront comme son fils Serigne Mbaye Diakhaté et le célèbre Serigne Moussa Ka. Des poètes à l’œuvre méconnue comme Serigne Cheikh Tioro Mbacké sont notables par leur immense talent. Ce dernier est l’auteur d’une lancinante oraison funèbre dédiée à El Hadji Malick Sy. Serigne Mbacké Bousso quant à lui a communément « pleuré » la disparition d’El hadji Malick Sy et Mame Abdoulahi Niasse dans une complainte élégiaque magnifique.  Des disciples entonnent souvent des vers sans même savoir qu’ils ont été écrits par Cheikh Moussa Kamara du Fouta(1864-1945), l’un des plus grands savants que la terre du Sénégal ait porté. C’est une encyclopédie dont les œuvres sont étudiés jusqu’au brésil. Méconnu au Sénégal, ses écrits ont été classés entre la littérature, l’anthropologie, l’histoire, la sociologie etc. Jusqu’à présent toute son œuvre n’a pas été compulsée tellement elle est diverse et variée.

 Il y a dans la littérature Sénégalaise d’expression arabe un phénomène que l’on ne trouve pas dans l’espace francophone : C’est l’existence de véritables écoles esthétiques. Des traditions littéraires en quelque sorte. Tivaouane est certainement une école littéraire et oratoire. Non loin,  à Thiès, résident les frères Ibn Arabi Ly et Zoune Noune Ly fils de Cheikh Oumar Foutihou Ly. Tous les arabophones férus de poésie sont communément d’accord que l’on peut parler de l’école de Thiès avec ces deux virtuoses de la poésie.  Nous pouvons aussi parler de l’école du Ndjambour qui est une excroissance de Tivaouane avec « les frères Gaye ». En effet Cheikh Tidiane Gaye et ses frères Djibril et Abdou Karim sont à eux seuls une école littéraire par leur talent. Ils ont grandi à l’ombre d’un autre grand poète Serigne Abbas Sall. Cheikh Tidiane Gaye est l’un des meilleurs poètes de sa génération. Polémiste redoutable à la plume acerbe, il a croisé le fer avec d’autres tendances hostiles au soufisme. Il est décédé le 07 Janvier 2011. A Saint-Louis, on doit à Serigne Madior Goumbo Cissé qui n’a vécu que quarante cinq ans (1848/1893) deux célèbres et longues hagiographies dédiées au prophète Muhammad (PSL). A propos d’El Hadji Muhamed Bouna Kounta de Ndankh, aux confins de Ngaye Mékhé, son épigramme contre la ridicule préciosité des femmes mondaines a fait date. Poète surdoué, orateur hors pair, ses œuvres vont des panégyriques « sacrés » à la satire sociale.

Quant à El Hadji Malick Sy, Cheikh Ahmadou Bamba et leur ancêtre El Hadji Oumar qui a fait l’histoire et écrit l’histoire, leurs œuvres ne sont plus à présenter.
Tout cet univers « paradisiaque » serti essentiellement de poésie, cet « embouteillage » d’écrivains méconnus pose entre autres la lancinante question de la traduction et de la critique littéraire. Il existe des prix Nobel qui ont écrit en suédois ou en provençal ! Si les japonais Yasunari Kawabata et Kenzaburo Oé, les chinois Luxun et Mo Yan sont mondialement lus c’est grâce à la traduction. Shakespeare a écrit dans un anglais presque archaïque mais il est vénéré jusqu’en Chine. Les grands écrivains sénégalais cités dans ce texte sont par ailleurs victimes de l’extrême sacralité dont leurs  œuvres sont frappés. Ainsi, elles échappent à l’exégèse, à la glose et surtout à la critique littéraire indispensable pour vulgariser toute œuvre digne de ce nom. Imaginez-vous le jour où le pont sera jeté en la francophonie, l’arabophonie et surtout les langues nationales dans une osmose créatrice ! Cela ne peut se faire qu’à travers une politique culturelle qui tienne en compte la traduction et l’édition en d’autres langues. UNE AFFAIRE A SUIVRE !

Khalifa Touré
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