mardi 17 juin 2014

15 films qui m’ont complètement touché depuis 2000.






 1.     Le pianiste : Quoi que je fasse, je ne peux m’empêcher de citer ce chef d’œuvre du cinéaste polonais Roman Polanski. Film hallucinant comme l’interprétation de son acteur principal, Adrien Brody.
2.     Amour :  la deuxième palme d’or du cinéaste autrichien Michael Haeneke. Un film presque parfait sur la fin de vie. Deux vieillards qui luttent non pas pour vivre mais pour s’en aller dignement. Un film qui fait réfléchir.
3.     Bug : Le huis clos le plus démentiel que j’ai regardé. L’américain William Friedkin y a mis toutes ses peurs. « Il ya dans ce film tout ce que pense sur l’Amérique » a-t-il dit. L’acteur Michael Shannon  n’y a jamais été aussi fou.
4.     A Vif : Certains ont été surpris par cette descente aux enfers de l’actrice Jodie Foster. Mais moi j’ai aimé. Neil Jordan film avec un réalisme psychologique étonnant, cette femme qui tue après avoir été sauvagement agressée. Dans le combat il arrive que le Bien et le Mal se confonde semble-t-il nous dire.  
5.     Donnie Darko :   Film Kafkaïen au sens qu’il nous arrive des choses que l’on ne comprend pas. William Kelly  entre en scène de façon magistrale avec ce film  à la fois étonnant et effrayant.
6.     Trois enterrements : Bertrand Tavernier a eu raison de dire que l’acteur-réalisateur Tommy Lee Jones possède une écriture formidable. En témoigne ce western moderne d’une rare audace. Un homme décidé à tenir parole déterre son ami pour aller l’enterrer dans son village d’origine. Un voyage périlleux où le meurtrier va connaitre la punition et la pénitence.  
7.     La môme : Sans nul doute la meilleure biographie depuis 2000. Ce film est un chef d’œuvre d’Olivier Dahan sur la vie d’une des plus grandes artistes du 20ème siècle, la chanteuse française Edith Piaf. L’interprétation de Marion Cotillard est hallucinante.
8.     Entre les murs : Ce film fait peur à ceux qui réfléchissent sur l’avenir de nos sociétés modernes. Laurent Cantet pointe du doigt la redoutable question de l’éducation. «  Quand les bornes sont franchies, il n’ya plus de limites » ; les élèves qui sont entre les murs de cette classe n’en sont pas conscients. «  Un film étonnant » selon Sean Penn qui lui a décerné la palme d’or.
9.     21 Grammes :   Mon Dieu, quel film ! Le meilleur du mexicain Alejandro Gonzalez Innaritu. Si vous supportez la narration fragmentée vous pourrez apprécier ce film qui est un véritable coup de point. Il ya tout dans ce film : La divinité, la vie, la mort, le destin, l’amour.  Les acteurs Sean Penn, Benicio Del Toro et Naomi Watts forment un trio explosif.  Inénarrable !
10.                        L’échine du diable : Le chef d’œuvre mexicain de Guillermo Del Toro. L’un des films les plus étranges de ces dernières années. Del Toro y a mis tous ses fantasmes : l’impuissance, la procréation, la fin des choses, la menace qui pèse sur l’existence.
11.                        Une séparation : Tous les couples mariés devront regarder ce chef d’œuvre de mise en scène dialoguée. L’iranien Asghar Farhadi  nous révèle depuis des années que les relations entre les êtres humains sont incontrôlables.  Film à consommer sans modération
12.                         A history of violence :  Le Canadien David Cronenberg nous fait ici une surprise magnifique avec ce film qui fait beaucoup réfléchir sur la notion de repentance. Les scènes de violence y sont décrites avec un réalisme qui vous coupe le souffle
13.                       Elephant : Comment  perpétrer un massacre après avoir joué et écouté tranquillement  Beethoven ? Tel est la question que le cinéaste américain Gus Van Sant « ne tente pas de résoudre ». La colère cache une grande souffrance a-t-on dit. Mais ces jeunes ados qui s’en vont tuer sac à dos ne montre aucun signe de haine ou de colère.
14.                        La pirogue : Ce huis clos à ciel ouvert du Sénégalais Moussa Touré est « fantastique » au sens esthétique du mot. Tout est mis en œuvre pour nous révéler la naïveté, l’espoir, la détresse et la souffrance des candidats africains à l’émigration. Ce qui fait « plaisir » dans ce film c’est qu’il est tout bonnement bien fait.
15.                       Bamako :  Rien que pour la scène du vieux paysan africain plein de sagesse  qui prend la parole dans ce tribunal étrange où les problèmes du monde sont discutés avec d’étonnantes références cinématographiques, je citerai ce film militant du mauritanien Abderrahmane Sissako.

lundi 26 mai 2014

Mais à quoi sert le festival de Cannes ?





« Le cinéma est un moyen d’expression dont l’expression a disparu, il est resté le moyen. »
Jean Luc Godard.

« Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs »   André Bazin.

A l’occasion de la cérémonie de clôture du festival de Cannes 2013, le très sérieux metteur en scène britannique Kenneth Loach, en recevant le prix du Jury pour sa comédie sociale « LA PART DES ANGES » a tenu des propos apparemment anodins, mais qui nous renvoient à la problématique de l’utilité du cinéma et de nos rapports à l’Art en général, à une époque où les activités culturelles les plus sensibles sont corrompues par le glamour, les paillettes, les lambris dorés et le m’as-tu vu des stars. Avec la gravité expressive qu’on lui connaît, il a dit en substance la chose suivante : « Le festival de Cannes nous montre que le cinéma n’est pas un simple divertissement. Il nous montre ce que nous sommes et comment on devrait être dans ce monde ». Présent cette année 2014 pour la 17ième fois sur la croisette avec « Jimmy’s Hall » en sélection officielle ; un film inspiré de la vie du communiste irlandais Jimmy Gralton en bute à l’intolérance, au fanatisme et à l’incompréhension de l’époque, Ken Loach déjà lauréat de la palme d’or avec son très âpre « Le vent se lève », a annoncé qu’il va tirer sa révérence ; allez savoir pourquoi !

 Quant au très illustre Jean Luc Godard, il ne vient plus à Cannes depuis des années prétextant mille et une choses. En 2010, il était empêché par « des problèmes de type grec », certainement un naufrage financier ! Cette année, il était attendu mais finalement il nous a servi l’un de ses chefs-d’œuvre : Une vidéo auto-enregistrée où, justifiant son absence, il s’adresse à Gilles Jacob, le président du festival, en des mots d’une sagesse et  d’une courtoisie digne de son génie. En fin de compte, son très expérimental film « Adieu au langage » a obtenu le prix du Jury en ex aequo avec le virtuose Québecquois Xavier Dolan, jeune prodige de 25 ans. Excusez du peu ! Présent à Cannes pour la cinquième fois, le réalisateur de « Mommy », qui est une œuvre magnifique sur les rapports entre une mère et son fils qui apprend à vivre, possède la graine des grands artistes. Un grand cinéaste est né ! Mais le jeune surdoué a affirmé vouloir arrêter son cinéma pour quelques temps, histoire de vivre comme ses copains et s’adonner à des choses de son âge. « Je suis fatigué » a-t-il dit comme le génial Marlon Brando avait affirmé « Je suis fatigué de sauver le monde. » Ah ! Que les artistes sont prétentieux et c’est tant mieux. Tout le monde sait que le grand cinéaste new yorkais Woody  Allen, l’une des sommités de l’art moderne et contemporain, l’homme qui a réinventé le burlesque, ne présente plus ses films en compétition officielle depuis plus de trente ans. Il reviendra dit-il, le jour où les films seront en lice en fonction de thèmes bien précis. Le cinéaste serbe Emir Kusturica, deux fois palme d’or pour « Papa est en voyage d’affaires » et « Underground » ne dit-il pas tout le temps qu’il va arrêter le cinéma pour se consacrer à sa musique. On connait la suite. Il n’est pas facile de se libérer d’une passion. 
  
Certaines critiques adressées au festival sont fondées mais la plupart ne le sont pas du tout.  Des metteurs en scène comme le palestinien Elia Suleyman, les américains Jim Jarmush, Spike Lee, Gus Van Sant et le chinois Wong Kar  Wai n’auraient jamais eu la réputation qu’on leur connait sans la critique bienveillante du festival de Cannes. On oublie que c’est le festival qui a déroulé le tapis au grand cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety avec son très inspiré « Hyènes », une satire corrosive des rapports humains. C’est à Cannes que le burkinabé Idrissa Ouedraogo a eu le grand prix du jury avec son drame social très poignant « Tilai », c’était en 1990. L’énigmatique « Yelen » du Malien Souleymane Cissé a été primé à Cannes en 1987. Le tchadien Mahamat Saleh Haroun est devenu un cinéaste reconnu après son prix du jury pour « Un homme qui crie ». Quant au mauritanien Abderrahmane Sissako, sa notoriété internationale est due à une grande maitrise du langage cinématographique et au festival qui lui a déroulé le tapis rouge cette année pour son film « Timbuktu ». Thierry Frémeux, le délégué général du festival a révélé que le grand Sembene Ousmane a été pré-choisit pour présider le jury de la sélection officielle mais le sort en a voulu autrement. Cette année-là la présidence devait revenir à l’Europe et entre temps le cinéaste-écrivain est décédé. 

Mais le problème du  festival de Cannes qui vient de décerner la palme d’or  au cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, n’est rien moins que la crise liée à l’incompréhension du cinéma. Parler de Cannes, c’est parler du cinéma tout court. Le principal ennemi du cinéma aujourd’hui est l’inculture généralisée qui frappe le monde contemporain. Qui connait Nuri Bilge Ceylan ? Pourtant que de prix remportés à Cannes avant cette palme extraordinaire. Son film « Winter Sleep » est un choc esthétique, moral et cinématographique selon Télérama. Le cinéma est sans conteste la plus grande découverte artistique du 20ème siècle. « Ignorer le Cinéma, ses problématiques et son histoire est une lacune grave dans la culture de l’honnête homme » a écrit Roger Caratini. Lors d’un récent festival de cinéma, le cinéaste franco-polonais Roman Polanski s’est  énervé pendant  une conférence de presse face aux « questions débiles » des journalistes en disant tout bonnement « Vous ne savez rien de ce que l’on fait ! ». Aujourd’hui, une approche du cinéma qui ne tient pas compte des genres et des courants est justifiée par une volonté d’aller au-delà des clivages mais elle a le malheur de « desservir » le grand public et les jeunes qui veulent approfondir. Lisez cette liste des dix meilleurs films d’horreur qui circule sur le Net ! Une liste où la plus part des films cités sont plutôt  des fantastiques. Tous les films d’horreur sont fantastiques mais tous les fantastiques ne sont pas des films d’horreur. « The Shining » de l’immense Stanley Kubrick n’est pas un film d’horreur comme il est écrit dans ce mauvais palmarès. Voilà où nous mène la négligence de l’esthétique des genres cinématographiques.

Le cinématographe (pour parler comme le janséniste du cinéma, Robert Bresson) est certainement l’art du spectacle le plus populaire de l’histoire moderne. Mais cette popularité n’était pas évidente au début. Le cinéma a d’abord été une affaire de techniciens et puis ensuite il est devenu « la chose » des écrivains, un prolongement de la tradition d’écriture, l’une des empreintes fondamentales de la culture européenne et orientale. Certains remontent à la période des cavernes, aux peintures rupestres pour faire la genèse du cinéma, d’autres plus « modérés » affirment que le cinéma est le prolongement des « ombres chinoises » qui datent de l’antiquité. Des philosophes affirment que l’idée cinématographique tire sa source de la fameuse allégorie de la caverne de Platon puisque le cinéma est l’art de la projection de l’écriture sous forme d’images. Mais les plus réalistes disent que le cinéma en tant que technique a été inventé par Les Frères Lumière en 1895 avec le tournage de deux films : La sortie des usines Lumière et L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat. Les Frères Lumières sont la phase technique du cinéma mais le véritable inventeur de l’art cinématographique est le génial George Méliès. Il est le premier des cinéastes a être conscient que le cinéma est d’abord un langage, un ensemble de signes, une écriture, un moyen d’expression au même titre que le théâtre, la grande musique, la littérature,  la peinture et l’opéra. Voilà la petite histoire. On comprend bien maintenant l’importance de la sémiologie pour décrypter les images subliminales que projettent les œuvres des grands cinéastes. Cannes est à ce titre le bouclier sans lequel le cinéma mondial va sombrer sous la masse des nombreux blockbusters qui sont produits par les grands studios. N’eut été le festival de Cannes le cinéma d’auteur, les films d’art et essai, les films expérimentaux disparaitraient complètement. Les festivals de Cannes, Venise, Berlin, Carthage  et Sundance ont une haute portée pédagogique pour le public et les cinéphiles. Il faut à la vérité dire que la plupart d’entre nous ont gardé un regard enfantin et même puéril sur les films. Le cinéma avant d’être une industrie, est surtout une écriture.

Aujourd’hui il ya plus de films-maker’s, des faiseurs de films que de cinéastes. Tous les réalisateurs ne sont pas forcément des cinéastes. Voyez cette manie chez les acteurs qui ont gagné de la notoriété et beaucoup d’argents, de marcher sur les pas des créateurs en reprenant les schémas déjà usés. Leurs films manquent souvent de souffle parce qu’ils relèvent simplement du procédé. On ne s’improvise pas cinéaste. Tout le monde n’est pas Louis Bunel, Fassbinder, Maurice Pialat ou Claude Chabrol. Un cinéaste est un poète dont le mode d’expression est l’image et qui par le truchement des films invente son propre univers artistique.  Un cinéaste est un écrivain qui a le malheur d’avoir choisi l’image filmée comme moyen d’expression. Le grand public ne le prendra jamais pour un écrivain même si son écriture est plus puissante que la plupart des livres qui font l’actualité. Je vous prie de regarder « L’ordet » de Carl Dreyer, « Sunrise » de Murnau, « L’année dernière à Marienbad » d’Alain Resnais, « La règle du jeu » de Jean Renoir, « A propos de Nice » de Jean Vigo, « Le Cuirassé Potemkine » de Serguei Eisenstein, « Entr’acte » de René Clair et le célèbre « Citizen Kane » d’Orson Welles  vous aurez honte de lire certains livres d’aujourd’hui. Orson Welles, Charles Chaplin, Robert Bresson, Serguei Eisenstein, Jean Renoir le fils d’Auguste, Ingmar Bergman, Jean Vigo, Carl Dreyer, Marcel Carné, Federico Fellini, Vittorio De Sica, Roberto Rossellini, Fritz Lang, Murnau, Kenji Mizoguchi, Alfred Hitchcock et Akira Kurosawa furent d’authentiques artistes. Mais la race des grands metteurs en scène n’est pas éteinte. Aujourd’hui avec l’univers burlesque de Woody Allen, les films de genre intelligents de Martin Scorsese, le néo-surréalisme de Léo Carax, le post-modernisme violent et dialogué de Quentin Tarentino, l’onirisme macabre et  fantasmagorique de Tim Burton, le symbolisme explosif de Djibril Diop Mambéty( décédé), l’éclectisme gigantesque de Steven Spielberg, le réalisme fantastique d’Elia Süleyman, le monisme existentiel de Térence Malick, le réalisme social des frère Dardenne, la narratologie fragmentée de Alejandro Gonzalez Innaritu, et les contes chaotiques et bruyants  d’Emir Kusturica, le cinéma est promu à un bel avenir. A moins que disparaissent les festivals avec des jurys sérieux. 

Les cinéastes sont des artistes dont les sources d’inspiration viennent principalement des représentations qui informent les différentes civilisations auxquelles ils appartiennent. Aussi les références, biblique, homérique, dantesque, dionysiaque ou apollonienne sont-elles foisonnantes dans le cinéma occidental. Le schéma narratif reste universel mais la différence réside dans le fait qu’un cinéaste anglo-saxon, un oriental ou un africain n’ont peut-être pas le même rapport avec le temps et l’espace. Ils n’auront certainement pas le même univers mental, les mêmes fantasmes et partant les mêmes films. Un « film africain » ne ressemblera jamais à un « film américain ». Cette question n’a pas grand-chose à voir avec les moyens ou la technologie, c’est plutôt une problématique d’ordre esthétique. Telle est peut-être la question que le festival de Cannes cherche à résoudre tant bien que mal.

Khalifa Touré
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samedi 24 mai 2014

Xavier Dolan a 25 ans



Un Grand cinéaste est peut-être né avec le jeune prodige canadien
Xavier Dolan, à 25 ans il vient de remporter le prix du jury à Cannes
 

festival de Cannes










Le talentueux cinéaste turc Nuri bile Ceylan vient de remporter la prestigieuse palme d'or du festival de Cannes pour son film, Winter Sleep ; il a déjà remporté le Grand prix pour "Uzak" en 2003, Prix de la mise en scène 2008 pour "Les Trois singes", Grand prix 2011 pour "Il était une fois en Anatolie"). "Winter Sleep", un drame familial où l'ennui fait remonter les rancœurs entre un comédien à la retraite, sa femme et la sœur de cette dernière.

 

vendredi 11 avril 2014

L’Afrique peut-elle sortir de la grande nuit ?








« Un énorme travail de réassemblage est en cours, vaille que vaille, sur le continent africain. Ses coûts humains sont élevés. Il touche jusqu’aux structures de la pensée » Achille Mbembe.

Le soleil de l’Afrique est peut-être en train de poindre ! C’est le sentiment que l’on éprouve au sortir du livre d’Achille Mbembe, « Sortir de la grande nuit : Essai sur l’Afrique décolonisée ». Au moment où l’on commémore dans la polémique, les 20 ans du génocide rwandais, la lecture de ce livre est comme un heureux hasard, une lumière qui vient éclairer les zones d’ombre d’une histoire de la modernité africaine pas suffisamment cernée et documentée. On ne le dit jamais assez, mais certaines grandes tragédies du monde participent de notre modernité. Elles relèvent plutôt d’un phénomène de réassemblage, un douloureux travail de procréation. « Sortir de la grande nuit » est paradoxalement une volonté et même un désir  de s’extirper de la mort lorsque le monde est entre chien et loup, lorsque la vie et la mort participent de la même substance comme nous l’avons constaté dans les moments les plus hallucinants de la tragédie rwandaise. Ce qui fait dire d’emblée à Norman Ajari la chose suivante dans un article scientifique intitulé, De la montée en humanité. Violence et responsabilité chez Achille Mbembe : «(…) il s’est agi pour Achille Mbembe de faire jouer, contre l’humanisme ranci du sujet libéral, une pensée de la montée en humanité, c’est-à-dire du mouvement interminable d’arrachement à la violence comme fabrication de l’homme. »

Au reste, il existe d’une part une actualité du monde tout court, rapportée quotidiennement  par les media et dont le public est friand et d’autre part une actualité du savoir qui échappe souvent à notre intérêt. Elle nous arrive de façon parcimonieuse à travers des revues scientifiques, des livres « trop sérieux » et enfin des émissions radiophoniques et télévisuelles qui tentent vaille que vaille d’offrir une place aux choses de l’esprit. Cette dernière actualité est tellement noyée dans  la vague déferlante de la religion médiatique, qu’elle nous cache la grande histoire du monde. Des révolutions silencieuses se déroulent de façon insidieuse sous nos yeux rivés ailleurs. L’actualité du monde ne nous montre que les situations de mise à  mort  au moment où se déroule à l’ombre une grande bataille pour la vie. C’est la découverte, l’analyse et le constat de l’historien camerounais Achille Mbembe qui raconte l’histoire moderne de l’Afrique à partir d’un récit quasi-autobiographique. 

Tout est partie du crâne d’un mort, celui de Ruben Um Nyobé, ce héros oublié et à qui on refuse une sépulture digne de son œuvre.  Récit autobiographique puisque la région d’origine de l’auteur est le bastion du mouvement nationaliste au Cameroun, sa pensée est particulièrement ouverte à l’idée de résistance. C’est la raison pour laquelle le martyr du résistant anticolonial Camerounais Um Nyobé est particulièrement présent dans ses écrits. Il y a une mystique de la résistance chez Mbembe : « Interprétation de la vie et préparation à la mort, la lutte pour la décolonisation revêtit, en maintes occasion, l’allure d’une procréation poétique. Chez les héros de la lutte, elle exigea le dessaisissement de soi, une étonnante capacité d’ascèse, et dans certains cas, le tressaillement de l’ivresse » P.19. La tante d’Achille Mbembe fut l’épouse de Pierre Yém Mback qui a été assassiné en même temps qu’Um Nyobé dans le maquis. Les assassinats de tous ces  martyrs de la lutte pour l’indépendance, Osendé Ofana, Ernest Ouandié, Félix Moumié et leur effacement de l’histoire officielle du Cameroun ne cessent de hanter la pensée et l’œuvre d’Achille. Cela explique peut-être la fascination que la mort et le symbolisme de la nuit exerce sur l’auteur. Achille Mbembe est peut-être un romantique. Il invoque Martin Heidegger dont le commentaire du poète romantique allemand Hölderlin dénote une profonde blessure. La mort, la perte  et le gain appartiennent à la thématique romantique. Achille Mbembe a peut-être et certainement à juste raison une conception nécropolitique du pouvoir. Le pouvoir politique en Afrique contemporaine, c’est le désir de donner la mort, le pouvoir de tout posséder : La vie, les biens, l’argent, le corps, les femmes etc. « Le potentat est donc, par définition sexuel. Le potentat sexuel repose sur une praxis de la jouissance. Le pouvoir postcolonial, en particulier, s’imagine littéralement comme une machine à jouir. Ici, être souverain, c’est pouvoir jouir absolument, sans retenue ni entrave. La gamme des plaisirs est étendue » P. 217

 A coté de cette image de l’Afrique qui sombre, il y a cette Afrique qui vient ! Rien à voir avec l’incantation ou l’onirisme : « Un énorme travail de réassemblage est en cours, vaille que vaille, sur le continent africain. Ses coûts humains sont élevés. Il touche jusqu’aux structures de la pensée » écrit Achille Mbembe à la page 13. Cette révolution culturelle silencieuse qui n’est pas suffisamment documentée procède par destruction et réassemblage :« A coté du monde des ruines et de ce qu’on a appelé la case sans clés( chap.5) s’esquisse une Afrique qui est en train de faire sa synthèse sur le mode de la disjonction et de la redistribution des différences ». Le monde africain qui vient se forgera à partir de la force de ses différences et sa matière indocile. C’est un mélange, une créolité dont l’épicentre est Johannesburg et que l’on sent aussi dans les grandes métropoles africaines comme Dakar, Abidjan, Nairobi, Abuja, Lagos  etc. Cette modernité africaine dénommée Afropolitanisme par Achille est déroutante parce qu’elle est une mixture, une matière dont la forme est en cours. Elle a été « miraculeusement » annoncée par des démiurges comme Edouard Glissant et Franz Fanon dont la pensée irradie de façon constante la marche d’Achille Mbembe. 

A travers l’Afropolitanisme l’historien nous révèle comment on s’arrache de la mort, de qu’elle manière on fabrique la vie en Afrique. Après  la mort, quelles sont les réserves de vie qui fertilisent notre être dans le monde en tant sujet ? On s’éloigne ici des idées communes sur la jeunesse africaine et les taux de croissances, c’est davantage la grande révolution sociale des rapports humains qui est constatée dans cette  révolution africaine qui est en cours : « (…) De ce commerce émergent des formations culturelles hybrides et en voie de créolisation accélérée. C’est en particulier le cas de l’Afrique musulmane soudano-sahélienne, où les migrations et le commerce à longue distance vont de pair avec le colportage des identités et une utilisation habile des nouvelles technologies »P.208

Cette Afrique-là qui vient, défie paradoxalement la race. Il n’est pas question ici de nier la race en tant que facteur biologique mais « liquider l’impensé de la race ». Achille Mbembe déconstruit toute forme de pensée qui part de la race comme facteur heuristique, qu’elle soit africaine ou européenne. Pour lui, le racisme est une variante de la démence et de la folie. La psychiatrie est ici convoquée pour expliquer les comportements racistes. « Le nègre n’est pas, pas plus que le blanc » a écrit Franz Fanon. Au-delà de l’universalisme décoloré à la française l’Afrique devra regarder ailleurs. « Sortir de la grande nuit » est d’abord une entreprise critique, une refondation de la critique à l’égard de l’Europe et de nous-mêmes, une éthique de la responsabilité. L’Afrique devra construire son propre temps. Il faut « provincialiser l’Europe » dit Achille Mbembe. Nos gouvernants continuent d’agir comme si l’Europe est toujours le centre du monde. Ils agissent comme s’ils vivaient au 19ème siècle. L’Afrique devra sortir de l’Europe. Le temps de l’Europe n’est plus » renchérit-il. De longues pages sont consacrées à la critique et la déconstruction à l’universalisme de type français, « un universalisme ignorant la couleur » et la différence. Un universalisme qui produit un républicanisme dogmatique et une conception répressive et policière de la laïcité. « La France est une nation figée » dit-il sans ambages. Un moment important est consacré à la french Theory et à cette tentative parisienne d’arraisonnement de la pensée sous prétexte de lutte contre le totalitarisme oubliant délibérément le colonialisme.

La France ne veut pas décoloniser malgré les indépendances de forme. En témoignent le néo-révisionnisme de droite et même celui de gauche qui tente de légitimer sournoisement le fait colonial par le refus de la repentance. « La tyrannie de la pénitence» de Pascal Bruckner et « Fier d’être français » de Max Gallo en sont les exemples les plus communs. Ce néo-révisionnisme est un loup qui se drape souvent de la peau de l’agneau. Il a gagné même  l’Afrique ou certains historiens et écrivains prêtent le flanc et ouvrent des brèches en défendant des thèses hâtives et extrêmement faibles sur le plan théorique. Ils ne savent pas que les racistes font feu de tout bois. La formule « Sortir de la grande nuit » ne fait pas référence à la vieille thématique de la renaissance mais à la problématique de la décolonisation de l’Afrique, une tâche qui incombe à la fois aux africains « proprement dit » mais qui appelle aussi à une décolonisation des élites françaises. Achille Mbembe a une conception singulière et inédite de la décolonisation. Il écrit : « La décolonisation est un événement dont la signification politique essentielle résida dans la volonté active de communauté, comme d’autres parlaient autrefois de volonté de puissance(…) elle avait pour but la réalisation d’une œuvre partagée : se tenir debout  par soi-moi-même et constituer un héritage » P.10.

On ne le dit pas suffisamment mais la décolonisation qui reste inachevée est un moment important de la modernité africaine  « la  décolonisation a fini par devenir un concept  de juristes et d’historiens. Ce ne fut pas toujours le cas. Aux mains de ses derniers, cette notion s’est appauvrie. Ses multiples généalogies ont été occultées, et le concept a perdu de la teneur incendiaire qui marqua pourtant ses origines. » P.55.
La décolonisation telle qu’elle a été vécue et professée par les anciennes colonies est une tentative de déclosion du monde, une volonté de vivre en commun dans le monde, c’est une forme de transnationalisation des problèmes et de la vie des anciennes colonies. Telle est l’idée essentielle de « Sortir de la grande nuit » qui appelle les africains à observer une grève morale. « La grève morale est une forme d’insurrection. Son objectif est de briser les forces mortes qui limitent les capacités de vie. Réveiller le potentiel de grève exige aussi que nous réfléchissions simultanément sur la question de la violence révolutionnaire(…) car tout sans versé ne produit pas nécessairement la vie, la liberté, la communauté. Si les africains veulent se mettre debout et marcher, il faudra tôt ou tard regarder ailleurs qu’en Europe » conclut Achille Mbembe.

Khalifa Touré

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