samedi 24 mai 2014

festival de Cannes










Le talentueux cinéaste turc Nuri bile Ceylan vient de remporter la prestigieuse palme d'or du festival de Cannes pour son film, Winter Sleep ; il a déjà remporté le Grand prix pour "Uzak" en 2003, Prix de la mise en scène 2008 pour "Les Trois singes", Grand prix 2011 pour "Il était une fois en Anatolie"). "Winter Sleep", un drame familial où l'ennui fait remonter les rancœurs entre un comédien à la retraite, sa femme et la sœur de cette dernière.

 

vendredi 11 avril 2014

L’Afrique peut-elle sortir de la grande nuit ?








« Un énorme travail de réassemblage est en cours, vaille que vaille, sur le continent africain. Ses coûts humains sont élevés. Il touche jusqu’aux structures de la pensée » Achille Mbembe.

Le soleil de l’Afrique est peut-être en train de poindre ! C’est le sentiment que l’on éprouve au sortir du livre d’Achille Mbembe, « Sortir de la grande nuit : Essai sur l’Afrique décolonisée ». Au moment où l’on commémore dans la polémique, les 20 ans du génocide rwandais, la lecture de ce livre est comme un heureux hasard, une lumière qui vient éclairer les zones d’ombre d’une histoire de la modernité africaine pas suffisamment cernée et documentée. On ne le dit jamais assez, mais certaines grandes tragédies du monde participent de notre modernité. Elles relèvent plutôt d’un phénomène de réassemblage, un douloureux travail de procréation. « Sortir de la grande nuit » est paradoxalement une volonté et même un désir  de s’extirper de la mort lorsque le monde est entre chien et loup, lorsque la vie et la mort participent de la même substance comme nous l’avons constaté dans les moments les plus hallucinants de la tragédie rwandaise. Ce qui fait dire d’emblée à Norman Ajari la chose suivante dans un article scientifique intitulé, De la montée en humanité. Violence et responsabilité chez Achille Mbembe : «(…) il s’est agi pour Achille Mbembe de faire jouer, contre l’humanisme ranci du sujet libéral, une pensée de la montée en humanité, c’est-à-dire du mouvement interminable d’arrachement à la violence comme fabrication de l’homme. »

Au reste, il existe d’une part une actualité du monde tout court, rapportée quotidiennement  par les media et dont le public est friand et d’autre part une actualité du savoir qui échappe souvent à notre intérêt. Elle nous arrive de façon parcimonieuse à travers des revues scientifiques, des livres « trop sérieux » et enfin des émissions radiophoniques et télévisuelles qui tentent vaille que vaille d’offrir une place aux choses de l’esprit. Cette dernière actualité est tellement noyée dans  la vague déferlante de la religion médiatique, qu’elle nous cache la grande histoire du monde. Des révolutions silencieuses se déroulent de façon insidieuse sous nos yeux rivés ailleurs. L’actualité du monde ne nous montre que les situations de mise à  mort  au moment où se déroule à l’ombre une grande bataille pour la vie. C’est la découverte, l’analyse et le constat de l’historien camerounais Achille Mbembe qui raconte l’histoire moderne de l’Afrique à partir d’un récit quasi-autobiographique. 

Tout est partie du crâne d’un mort, celui de Ruben Um Nyobé, ce héros oublié et à qui on refuse une sépulture digne de son œuvre.  Récit autobiographique puisque la région d’origine de l’auteur est le bastion du mouvement nationaliste au Cameroun, sa pensée est particulièrement ouverte à l’idée de résistance. C’est la raison pour laquelle le martyr du résistant anticolonial Camerounais Um Nyobé est particulièrement présent dans ses écrits. Il y a une mystique de la résistance chez Mbembe : « Interprétation de la vie et préparation à la mort, la lutte pour la décolonisation revêtit, en maintes occasion, l’allure d’une procréation poétique. Chez les héros de la lutte, elle exigea le dessaisissement de soi, une étonnante capacité d’ascèse, et dans certains cas, le tressaillement de l’ivresse » P.19. La tante d’Achille Mbembe fut l’épouse de Pierre Yém Mback qui a été assassiné en même temps qu’Um Nyobé dans le maquis. Les assassinats de tous ces  martyrs de la lutte pour l’indépendance, Osendé Ofana, Ernest Ouandié, Félix Moumié et leur effacement de l’histoire officielle du Cameroun ne cessent de hanter la pensée et l’œuvre d’Achille. Cela explique peut-être la fascination que la mort et le symbolisme de la nuit exerce sur l’auteur. Achille Mbembe est peut-être un romantique. Il invoque Martin Heidegger dont le commentaire du poète romantique allemand Hölderlin dénote une profonde blessure. La mort, la perte  et le gain appartiennent à la thématique romantique. Achille Mbembe a peut-être et certainement à juste raison une conception nécropolitique du pouvoir. Le pouvoir politique en Afrique contemporaine, c’est le désir de donner la mort, le pouvoir de tout posséder : La vie, les biens, l’argent, le corps, les femmes etc. « Le potentat est donc, par définition sexuel. Le potentat sexuel repose sur une praxis de la jouissance. Le pouvoir postcolonial, en particulier, s’imagine littéralement comme une machine à jouir. Ici, être souverain, c’est pouvoir jouir absolument, sans retenue ni entrave. La gamme des plaisirs est étendue » P. 217

 A coté de cette image de l’Afrique qui sombre, il y a cette Afrique qui vient ! Rien à voir avec l’incantation ou l’onirisme : « Un énorme travail de réassemblage est en cours, vaille que vaille, sur le continent africain. Ses coûts humains sont élevés. Il touche jusqu’aux structures de la pensée » écrit Achille Mbembe à la page 13. Cette révolution culturelle silencieuse qui n’est pas suffisamment documentée procède par destruction et réassemblage :« A coté du monde des ruines et de ce qu’on a appelé la case sans clés( chap.5) s’esquisse une Afrique qui est en train de faire sa synthèse sur le mode de la disjonction et de la redistribution des différences ». Le monde africain qui vient se forgera à partir de la force de ses différences et sa matière indocile. C’est un mélange, une créolité dont l’épicentre est Johannesburg et que l’on sent aussi dans les grandes métropoles africaines comme Dakar, Abidjan, Nairobi, Abuja, Lagos  etc. Cette modernité africaine dénommée Afropolitanisme par Achille est déroutante parce qu’elle est une mixture, une matière dont la forme est en cours. Elle a été « miraculeusement » annoncée par des démiurges comme Edouard Glissant et Franz Fanon dont la pensée irradie de façon constante la marche d’Achille Mbembe. 

A travers l’Afropolitanisme l’historien nous révèle comment on s’arrache de la mort, de qu’elle manière on fabrique la vie en Afrique. Après  la mort, quelles sont les réserves de vie qui fertilisent notre être dans le monde en tant sujet ? On s’éloigne ici des idées communes sur la jeunesse africaine et les taux de croissances, c’est davantage la grande révolution sociale des rapports humains qui est constatée dans cette  révolution africaine qui est en cours : « (…) De ce commerce émergent des formations culturelles hybrides et en voie de créolisation accélérée. C’est en particulier le cas de l’Afrique musulmane soudano-sahélienne, où les migrations et le commerce à longue distance vont de pair avec le colportage des identités et une utilisation habile des nouvelles technologies »P.208

Cette Afrique-là qui vient, défie paradoxalement la race. Il n’est pas question ici de nier la race en tant que facteur biologique mais « liquider l’impensé de la race ». Achille Mbembe déconstruit toute forme de pensée qui part de la race comme facteur heuristique, qu’elle soit africaine ou européenne. Pour lui, le racisme est une variante de la démence et de la folie. La psychiatrie est ici convoquée pour expliquer les comportements racistes. « Le nègre n’est pas, pas plus que le blanc » a écrit Franz Fanon. Au-delà de l’universalisme décoloré à la française l’Afrique devra regarder ailleurs. « Sortir de la grande nuit » est d’abord une entreprise critique, une refondation de la critique à l’égard de l’Europe et de nous-mêmes, une éthique de la responsabilité. L’Afrique devra construire son propre temps. Il faut « provincialiser l’Europe » dit Achille Mbembe. Nos gouvernants continuent d’agir comme si l’Europe est toujours le centre du monde. Ils agissent comme s’ils vivaient au 19ème siècle. L’Afrique devra sortir de l’Europe. Le temps de l’Europe n’est plus » renchérit-il. De longues pages sont consacrées à la critique et la déconstruction à l’universalisme de type français, « un universalisme ignorant la couleur » et la différence. Un universalisme qui produit un républicanisme dogmatique et une conception répressive et policière de la laïcité. « La France est une nation figée » dit-il sans ambages. Un moment important est consacré à la french Theory et à cette tentative parisienne d’arraisonnement de la pensée sous prétexte de lutte contre le totalitarisme oubliant délibérément le colonialisme.

La France ne veut pas décoloniser malgré les indépendances de forme. En témoignent le néo-révisionnisme de droite et même celui de gauche qui tente de légitimer sournoisement le fait colonial par le refus de la repentance. « La tyrannie de la pénitence» de Pascal Bruckner et « Fier d’être français » de Max Gallo en sont les exemples les plus communs. Ce néo-révisionnisme est un loup qui se drape souvent de la peau de l’agneau. Il a gagné même  l’Afrique ou certains historiens et écrivains prêtent le flanc et ouvrent des brèches en défendant des thèses hâtives et extrêmement faibles sur le plan théorique. Ils ne savent pas que les racistes font feu de tout bois. La formule « Sortir de la grande nuit » ne fait pas référence à la vieille thématique de la renaissance mais à la problématique de la décolonisation de l’Afrique, une tâche qui incombe à la fois aux africains « proprement dit » mais qui appelle aussi à une décolonisation des élites françaises. Achille Mbembe a une conception singulière et inédite de la décolonisation. Il écrit : « La décolonisation est un événement dont la signification politique essentielle résida dans la volonté active de communauté, comme d’autres parlaient autrefois de volonté de puissance(…) elle avait pour but la réalisation d’une œuvre partagée : se tenir debout  par soi-moi-même et constituer un héritage » P.10.

On ne le dit pas suffisamment mais la décolonisation qui reste inachevée est un moment important de la modernité africaine  « la  décolonisation a fini par devenir un concept  de juristes et d’historiens. Ce ne fut pas toujours le cas. Aux mains de ses derniers, cette notion s’est appauvrie. Ses multiples généalogies ont été occultées, et le concept a perdu de la teneur incendiaire qui marqua pourtant ses origines. » P.55.
La décolonisation telle qu’elle a été vécue et professée par les anciennes colonies est une tentative de déclosion du monde, une volonté de vivre en commun dans le monde, c’est une forme de transnationalisation des problèmes et de la vie des anciennes colonies. Telle est l’idée essentielle de « Sortir de la grande nuit » qui appelle les africains à observer une grève morale. « La grève morale est une forme d’insurrection. Son objectif est de briser les forces mortes qui limitent les capacités de vie. Réveiller le potentiel de grève exige aussi que nous réfléchissions simultanément sur la question de la violence révolutionnaire(…) car tout sans versé ne produit pas nécessairement la vie, la liberté, la communauté. Si les africains veulent se mettre debout et marcher, il faudra tôt ou tard regarder ailleurs qu’en Europe » conclut Achille Mbembe.

Khalifa Touré

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dimanche 23 mars 2014

,Le syndrome Mouhamed Ndao « Tyson »





« Nous sommes fascinés par la victoire, et c’est la défaite au lieu de la mort, que nous cherchons à éviter » Ernest Hemingway.

Il y a quelques années le talentueux journaliste, Babacar Touré nous a servi un texte mémorable sur les frasques du footballeur El Hadji Diouf. Une réflexion très fine sur la signification profonde des « sénégalaiseries » du footballeur. Ce n’est pas la personne du joueur qui fut en cause dans ce texte de référence mais ce qu’elle nous révèle du Sénégal en tant que société humaine. En vérité l’irruption de certains « people » dans l’espace public, leur posture et les propos qu’ils tiennent procèdent en réalité d’un discours. Le mot est pris ici au sens foucaldien. Autrement dit les choses ont une voix qui murmure, les costumes parlent à travers leur ambigüité, ils sont « bavards » ; les propos fussent-ils des injures ou des « banalités »sont appelés à être commentés et même la présence fréquente dans  l’espace public ou médiatique et le rôle qu’on y joue peut bien ressortir au discours. Du haut de notre « raison empruntée » l’on a bien tord d’ignorer ces différentes modalités du discours. Les intellectuels manifestent souvent le défaut d’ignorer les faits subculturels. La pose parfois hautaine leur cache la vérité et même la réalité des « choses simples ». Attitude bien étonnante puisque ces faits devraient attirer notre attention par leurs fonctions à la fois esthétique et politique. A ce propos le lutteur Mouhamed Ndao « Tyson » s’offre à nous et dans le même temps, révèle un nom qui mérite une analyse et même une psychanalyse.

 Donc la question qui s’impose d’emblée est : « De quoi est le nom de Mouhamed Ndao Tyson ?» Il est peut-être sous ses airs faussement gentils, ses propos aigres-doux au discours à la « cosmétique  religieuse », le nom de plusieurs maux de la  société Sénégalaise. Un paradoxe ! Comme bon nombre de ses compatriotes, Mouhamed Ndao Tyson est atteint du complexe de l’homme qui a dans son subconscient l’idée qu’il n’est pas à sa place. Ce label mental se révèle à travers ses colères fréquentes et tempêtes violentes contre « l’intelligentsia », « les gens instruits ». On n’est jamais véritablement soi-même que lorsque l’on est en colère. Nous avons parfois tord de penser que la colère est un état second. Lorsque l’on est en colère, les choses, les véritables choses montent à la surface. Le lutteur le plus bavard en vérité n’a pas comme ses jeunes frères une rhétorique guerrière comme il sied à un champion, aucune volonté de puissance et une envie de « meurtre »indispensable à tout sport de combat. Un homme en vérité qui déprécie sa profession et sa propre personne, un homme qui inconsciemment pense qu’il aurait du être dans la peau d’un autre. Tout cela explique sa rhétorique commerciale sur la lutte. La lutte comme art guerrier ne l’intéresse plus depuis longtemps. Il a la tête ailleurs ! Dire à nous rebattre les oreilles, crier partout et à tue-tête que la lutte c’est du « business » est une rengaine impuissante, un discours qui tente vainement de dénier à la lutte ses indispensables attributs archaïques et virils. Mouhamed Ndao « Tyson »tente en vain depuis des années d’émasculer la lutte à travers ses discours lénifiants contre ses collègues lutteurs. Il est incapable de cracher le feu sur ses adversaires. Ses vaines colères sont adressées à des adversaires imaginaires : ceux qui, pense-t-il à tord, monopolisent l’intelligence, les professionnels des idées.

L’anti-intellectualisme a la peau dure, elle peut même sortir de la bouche d’un lutteur ; l’anti-intellectualisme est l’un des discours les plus violents et dangereux. Tout le monde l’a entendu dire de façon véhémente et arrogante qu’ « en dehors de quelques intellectuels et faiseurs de malin tout le monde adhère à la lutte ; la lutte est entrée dans toutes les familles du Sénégal.»  Si quelques petits malins et intellectuels inutiles ne peuvent pas faire ombrage à la lutte pourquoi donc tant d’invectives et même des insanités adressées jusqu’aux institutions éducatives ? « L’université ne fabrique que des chômeurs »dit-il. Phrase inintelligente et fausse qui nous rappelle ces propos que l’on entend souvent : « Tous les africains sont pauvres », « L’Afrique pèse trois pour cent du commerce mondiale », « il ya trop de littéraires dans ce pays », « la plupart des hommes mariés ont des maitresses ». S’il avait fait des études comme il semble l’insinuer il ne tomberait pas dans cette vulgaire réification qu’un petit étudiant de première année de sociologie ne ferait pas. S’il avait des notions de psychologie collective, il aurait su que les sénégalais entretiennent une relation d’attraction-répulsion avec le monde de la lutte que des simples d’esprit qualifient d’hypocrite alors qu’il n’en est rien. Ce n’est que le phénomène du paradoxe. Les sénégalais aiment et détestent la lutte à la fois. En témoignent les critiques violentes et fréquentes sous ouverts de références, pas seulement religieuses, contre la lutte à coté des scènes d’hystérie collective à la fin des combats. La lutte est restée à sa place malgré son succès. C’est ce qui met en rogne Mouhamed Ndao Tyson. A ce propos le  lutteur est juste et perspicace !

 Au Sénégal la lutte règne mais elle ne « gouverne pas ». C’est « une domination sans hégémonie » pour reprendre l’expression du philosophe Indien Ranajit Guha. Que veut-on de plus ? Il n’ya pas très longtemps on l’a entendu déclarer qu’un lutteur est plus utile qu’un « Bac+4 ». Il n’ya eu aucune réplique ! Sauf les nombreuses et humiliantes raclées qu’il a subies depuis lors. Tyson est un champion qui ne gagne pas. Il n’est pas le seul au Sénégal. Il y a ici des savants qui n’ont rien découvert, des politiciens apparemment cultivés mais qui n’ont rien lu, des cinéastes officiels qui n’ont plus tourné depuis trente ans, des religieux incultes, des musiciens populaires mais qui chantent faux, des écrivains illettrés et tout juste alphabétisés, des étudiants et des journalistes qui n’ont pas le niveau de langue d’un bon élève de CM2 à l’époque du CLAD. Le Sénégal c’est cela aussi.

Depuis combien d’années ce lutteur venu du Saloum et qui revendique une certaine « pikinité » comme si Kaolack n’était pas une ville  nourrit aussi ce complexe d’infériorité qui pousse beaucoup de Sénégalais à brouiller leur filiation originaire par cette formule angliciste impropre, « come on Town » comme si la ville ou ce que l’on croit être une ville est le lieu de la seconde naissance, de la bien-naissance. A ce propos le jeune philosophe Babacar Diop a eu raison d’écrire dans son ouvrage autobiographique, Le feu sacré de la liberté :« Je suis un métis de sang et de culture(…) j’ai grandi entre la tradition et la modernité. J’ai grandi sous l’influence de cultures différentes. J’ai vécu entre la campagne et la ville(…) Je suis un homme de ma génération. Notre époque est celle du métissage.» Il ne saurait y avoir de hiérarchie filiale entre l’appartenance au Saloum et la vie à Dakar. Lorsque les Sénégalais invoquent leur origine campagnarde, ils le font de façon désinvolte et « politique ». Une manière de se donner une bonne conscience et proclamer dans le même temps une authenticité, qui dans leur fantasme de la pureté des origines, est forcément liée aux villages. Or la ville est l’un des hauts lieux de fabrication de la culture. Des observateurs les plus fins peinent même à comprendre ce cosmopolitisme global, dont parle le puissant critique littéraire indien Homi K. Bhabha dans un livre formidable : LES LIEUX DE LA CULTURE, UNE THEORIE POSTCOLONIALE : « Ce type de cosmopolitisme global ne manque jamais de célébrer un monde de cultures plurielles et de peuples situées à la périphérie, tant qu’ils produisent de confortables marges de profit des sociétés métropolitaines ». Aucune discussion sérieuse ne peut se faire aujourd’hui autour de la tradition et de la culture sans Homi K. Bhabha, Paul Gilroy, Achille Mbembe et Souleymane Bachir Diagne. Avis à tous ceux qui n’aiment pas les savants !

La culture et même la tradition n’est pas toujours ce que l’on pense. Elles ne sont pas l’énoncé d’une authenticité fixe et immuable. Ceci n’est pas une digression, la lutte étant une pratique gymnique qui est organiquement liée à la culture et aux traditions ancestrales. Nous avons écrit dans, L’insoutenable omniprésence de la lutte au Sénégal, la chose suivante : « En Afrique traditionnelle, les lutteurs sont les héritiers naturels des grands guerriers de l’époque Ceddo. Le lutteur en vérité est un chevalier sans cap ni épée. Mais il lui reste le feu sacré du combat. Le champ de bataille n’est plus « Ngol-Ngol, Guilé ou Somb » (lieux de batailles historiques sur le territoire sénégalais à l’époque Ceddo), mais l’arène où le gladiateur regarde la mort en face pour défendre son honneur. Ce n’est pas tant la victoire qu’il cherche mais c’est le déshonneur et l’opprobre qu’il évite. » Tout le sens de la citation de Hemingway se trouve ici commenté, puisque les lutteurs d’aujourd’hui ne mettent plus en jeu leur peau. La seule règle du jeu procède de la popularité et de l’argent. Une logique « mercantile » qui nous interdit de réfléchir sur l’origine licite ou non de l’argent de la lutte et comment les montages financiers sont faits.

Du reste les origines de la lutte sont controversées malgré le semblant de conformisme autour de la question. Seydou Nourou Ndiaye, le directeur de la maison d’éditions Papyrus, grand défenseur de l’édition en langue nationale, qui a édité « Doomi Golo » de Boubacar Boris Diop affirme, quant à lui, que cette forme de lutte telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui est une création coloniale. Le premier promoteur fut un européen qui a organisé un combat de lutte qui a failli tourner au drame, le combat se déroulant en haut d’un immeuble. C’est une piste intéressante  à explorer et documenter au moment où l’on dit que la lutte est un facteur de développement ; une assertion qui ne mérite aucun commentaire tant la grossièreté du propos n’a d’égal que la goujaterie de ceux qui le disent.

Les sportifs les plus riches du monde n’ont pas l’argent à la bouche, ils évitent d’en parler, essayant même d’aller au-delà des choses en s’adonnant à des activités caritatives. Ce n’est pas le cas de « Tyson » qui en parle tout le temps comme s’il était un américain. Encore que tous les américains ne sont pas « américains », tous les américains ne sont pas des « yankees ». Un New-yorkais n’a rien à voir avec un habitant du Vermont. L’Amérique est un pays-continent. Il ya beaucoup de fantasmes et de clichés sur le pays de l’oncle Sam. « Mouhamed Ndao » pense comme beaucoup de jeunes Sénégalais qu’il faut se dire américain, « Cana » ou s’appeler Tyson pour être moderne et pragmatique. Un problème d’identité !

Toutefois, Mouhamed Ndao « Tyson »restera un personnage singulier et intéressant du point de vue de la modernité africaine. Il a symbolisé cette tentative de créer une génération différente mais qui, au fil du temps, s’est révélé comme un épiphénomène dépassé par le cours rapide de l’histoire parce qu’il n’avait pas de contenu. Tout est dans l’énoncé, c'est-à-dire le message lui-même. La génération « Bul Faalé » comme « la génération du concret » ont tous les deux une maladie congénitale : La faiblesse de l’énoncé. Penser que le Bien est seulement dans le concret ou le « Bul Faalé », c’est exclure l’Abstrait et l’Esprit qui ne cesseront de gouverner ce monde. Bien malin qui peut échapper à la grammaire et à la littérature !

 Khalifa Touré
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samedi 22 février 2014

MACKY SALL ET LA DEMOCRATIE POURQUOI LES DEMOCRATIES D’OPINION NE FONT-ELLES PAS LONG FEU ?








« Toutes les limitations, les conflits et même les destructions du pouvoir sont dus à la non-observation par les gouvernants des conditions auxquelles le pouvoir leur a été transmis » Léon Tolstoï, Guerre et paix, p.861, éd. de poche



Les problèmes des démocraties modernes surtout en Afrique, sont principalement liés à une pathologie qui pourrait être qualifiée d’anomalie électorale. En effet pour exister les démocraties font trop confiance aux élections, à la dévolution du pouvoir, fussent-elles légales. Or les seuls mécanismes électoraux, quelques importants qu’ils puissent être, sont loin de suffire pour garantir le respect du contrat politique et moral qui lie « le chef suprême » à ses compatriotes. En démocratie le pouvoir est toujours transmis  sous conditions. Malheureusement ces conditions ne sont pas toujours suffisamment prononcées, noyées qu’elles sont par la vague déferlante  et tyrannique de « l’opinion publique » ; l’opinion publique, cette chose informe et non moins concrète qui fait et défait les hommes politiques dans une démocratie d’opinion. L’historien Sénégalais Mamadou Diouf a vu juste lorsqu’il avançait les propos suivants : « Je préfère les sociétés ouvertes aux sociétés démocratiques où la démocratie est enserrée dans des logiques institutionnelles, un langage et une philosophie qui sont en fait prisonniers de l’histoire de l’Occident. Dans le cas des sociétés africaines francophones, le discours de la Baule de Mitterrand (1990), considéré – faussement – comme le déclencheur des transitions démocratiques, a joué un rôle considérable(…) Il a plutôt imposé un corset institutionnel et les formes les plus simples de la démocratisation, pour éviter les débordements qui auraient pu porter atteinte aux intérêts français et aux « amis africains ». C’était une manière de canaliser la démocratisation plutôt que de l’impulser. » 
En 2000, Abdoulaye Wade a été seulement élu sur la base des profondes frustrations et humiliations qui se sont sédimentées à travers les 40ans de règne « socialiste ». En vérité le programme de Fal 2000 comme tous les accords ultérieurs entre partisans politiques n’a pas pu tenir lieu de conditions. La seule « condition » qui a emmené Wade au pouvoir c’est l’affect. Lorsque cet affect a été détruit, ce fut alors  la fin du pouvoir d’Abdoulaye Wade.  Son impopularité a finalement atteint des proportions irrationnelles à cause d’un ressentiment généralisé provoqué par une quantité phénoménale d’erreurs, de fautes, d’outrages et même de provocations.
Celui qui règne par l’opinion, périra par l’opinion, à moins de partir à temps. Le temps de la politique est un temps discontinu. Il y a presque tous les dix ans une solution de continuité sur le fil de la politique. Tous les hommes politiques qui aspirent à la dignité présidentielle doivent se le tenir pour dit ; « le vouloir changer les hommes » est inscrit dans l’ordre de l’époque et l’’air du temps. Et la plus grande erreur des observateurs et des politiciens c’est de croire à la toute-puissance de la popularité ; or l’extrême popularité est le lit de l’autoritarisme et du despotisme. Tous les grands dictateurs ont d’abord été extrêmement  populaires. La popularité n’est pas forcément la démocratie. La dictature peut sortir des urnes ; Hitler a été légalement élu. Aujourd’hui les systèmes dictatoriaux ont peine à perdurer du fait de l’accélération et de la compression du temps dans les sociétés modernes. Les choses vont très vite  à tel point que les hommes chargés de gouverner n’ont plus le temps.  
Quant à Macky Sall, il vient d’être élu il ya deux ans ; c’est relativement une bonne affaire. Mais s’est-on posé la question « préjudicielle » de savoir si les conditions qui ont présidées à son élection sont suffisamment prononcées et connues de tous ? La réponse par l’affirmatif est loin d’être évidente. Un président nouvellement élu doit toujours se poser cette question : POURQUOI MOI ET PAS LES AUTRES ? De la réponse dépend l’attitude future de l’homme-président. Si la réponse est égoïste, du genre je suis le meilleur, la suite ne peut qu’être un pouvoir qui écrase ; mais si la réponse est « On m’a choisi  par ce que je suis différent », alors les citoyens pourront espérer, seulement espérer.
Au reste il y a une loi politique aussi ingrate que juste. C’est que toutes les personnes qui ont concouru  à emmener le président au palais ne sont pas pour autant aptes à exercer des fonctions étatiques. Macky Sall sera confronté à cette équation comme l’a été Abdoulaye Wade. Tous les grands hommes d’Etat ont été confrontés  à ce douloureux choix qui consiste à trier dans la masse déferlante des courtisans, des courtiers, des souteneurs, des opportunistes, des technocrates, des fidèles fanatiques, des  hommes d’Etat. Ce problème a été savamment posé par Henry Kissinger et le Général Colin Powell dans leurs différents Mémoires. Cette équation est plus facile à résoudre dans les « pays développés » que dans les nôtres où la marche vers le pouvoir est souvent irrégulière, alambiquée et quelques fois même tortueuse d’où ces alliances très compliquées qui défient la raison. Voilà ainsi posée l’une des grandes faiblesses de la démocratie sénégalaise.
Il n’est pas rare d’entendre dire que le pouvoir doit se conquérir de haute lutte, après d’âpres combats comme si on n’était pas en démocratie. Ceux qui avancent cette conception de la prise de pouvoir ont pour référence « inconsciente » le parcours de Wade qui a été très difficile par ailleurs. Depuis lors, les  choses ont beaucoup changé du point de vue de la maturité citoyenne. Le parcours  d’Abdoulaye Wade n’est pas la panacée, quelque original qu’il soit, il n’est pas l’exemple suprême. En démocratie véritable le pouvoir se gagne dans le calme et la paix. La seule violence légitime en démocratie, c’est la violence du vote, la violence des urnes ; Abdoulaye Wade l’a appris à ses dépens.
Aujourd’hui Macky est attendu sur des éléments extrêmement sensibles dont la manipulation et le traitement pourront marquer à jamais son magistère :
1. Il s’agit d’abord de la question de l’Etat et de Nation. A ce propos la difficile question religieuse dont l’expression particulière est le clergé et toutes les confréries et leurs excroissances qui structurent le comportement des Sénégalais. Avec Abdoulaye Wade les Sénégalais ont assisté à la forme la plus pernicieuse de la république confrérique. Le pays a frôlé le pire avec cette approche tendancieuse des confréries par Wade. Il a flatté  l’orgueil confrérique à un tel point que des faibles d’esprit ont pensé qu’ils pouvaient à eux seuls le faire élire  à coups de gourdin. Ces cercles sectaires qui menacent même l’existence des confréries elles-mêmes  sont aussi dangereux qu’ils menacent la démocratie qui est fondée d’abord et avant tout sur la liberté et la protection de la faculté de jugement de chaque citoyen. Le Sénégal est peut-être la seule démocratie qui tolère les sectes. Dans toutes les démocraties les sectes sont interdites. Encore que à ce sujet il ya beaucoup de choses à dire. Macky Sall est attendu sur la refondation d’une république véritablement moderne où les réflexes archaïques ne pourront prospérer. Il y a lieu d’appliquer la loi de la séparation des sphères de pouvoir. La religion doit être protégée du politique. Ceci est un enjeu capital. Quant au religieux, il relève plutôt du fait social et de la conjoncture. De la compréhension et le départ qu’il faut faire de la religion et du religieux, de l’Etat et de la Nation dépend notre système démocratique.
2. Le président Macky Sall est attendu sur la question de la gouvernance qui inclue les questions relatives aux hommes qu’il faut dans le système de gouvernement, à la lutte contre la  corruption, le clientélisme et l’impunité, à la séparation des pouvoirs, la transparence dans la gestion des affaires publiques, la soumission et l’application de la loi. Macky Sall est dans l’obligation s’il veut réussir, de créer un véritable « dream team », un « bataillon blindé », un noyau dur dans le gouvernement composé des meilleurs éléments, de véritables hommes d’élite, des hommes et femmes de grande valeur. Il ne doit pas se permettre d’affecter n’importe qui aux postes de ministère de la justice, des finances, de l’intérieur et des affaires étrangères.  D’autre part le véritable sujet d’où il est attendu est la lutte contre la corruption, une question complexe souvent mal posée. Le continent africain est aujourd’hui faussement défini à travers  la corruption au moment où d’autres dynamiques silencieuses sont en train de « travailler » positivement nos sociétés. Entre la corruption comme fléau qui ravage nos économies et la corruption comme concept, il ya un départ à faire. Le professeur Diouf a peut-être raison de penser que Le concept de corruption appartient « à l’effort d’objectivation d’un continent qui semble résister à la mise en ordre scientifique et à la normalisation ».
 Tout cela dépend de la gouvernance, de la méthode de gouvernement dont le président a la charge d’inventer. La question pour le règne de Macky Sall est d’isoler la corruption afin qu’elle ne prenne pas des proportions systémiques. « La corruption est devenue aujourd’hui l’élément par lequel on montre que l’Afrique dysfonctionne, alors que, quand on se livre à la comparaison réciproque, on se rend compte qu’elle ne dysfonctionne pas. Elle est plutôt incapable de gérer la corruption sans mettre en danger les institutions et le bien commun »affirme toujours Mamadou Diouf. La réponse au phénomène de la corruption ne doit pas être faible vue l’ampleur et la dangerosité du problème. Proposer l’audit des chantiers d’Abdoulaye Wade  est une banalité en matière de gestion, c’est le moins que l’on puisse faire. Le défi est de s’attaquer au mécanisme même de la corruption en plus de la répression de l’enrichissement illicite. Le président Macky Sall devra prendre des actes spectaculaires de nature à violenter et secouer les éléments corruptogènes dans l’imaginaire des sénégalais, notamment le népotisme qui, à l’origine, est une forme de favoritisme liée à la relation avunculaire et donc maternelle. Il faut aller jusqu'à la matrice, là où les choses naissent. Nos mères ne peuvent pas être coupables de mettre au monde des enfants corrompus. La corruption est maternée dans nos foyers. Mais en vérité elle est une construction et chaque société a tendance à bâtir sur la matrice.   
Macky Sall ne doit pas oublier que ses difficultés dans le PDS ont commencé lorsqu’il a voulu entendre Karim Wade au sujet des chantiers de l’ANOCI. Que personne donc ne vienne dire qu’il n’y aura pas de chasse aux sorcières, une formule qui n’a aucun contenu judiciaire en démocratie. S’il ya des sorcières il faut les chasser, s’il ya des démons il faut les exorciser. Macky et ses hommes ont l’obligation d’ouvrir des enquêtes sur l’origine de certaines fortunes. S’il ne le fait pas il aura mal débuté son règne et contribuera à l’économie de la prédation.
Les Sénégalais l’attendent vivement sur le phénomène de la reptation politique autrement appelée « transhumance ».  S’il n’adopte pas une attitude vigoureuse face à ces politiciens qui rampent comme des batraciens vers le nouveau pouvoir il n’aura pas compris que Wade a bâti sa propre impopularité en acceptant de recycler des politiciens que les Sénégalais avaient sanctionnés bannis.
3. Enfin la question sociale reste le dossier le plus sensible ne serait-ce que du point de vue de l’urgence et de la demande immédiate. A ce sujet le problème le plus difficile est la question du chômage qui a atteint dans notre pays « un niveau métaphysique » pour reprendre la formule du professeur Hamady Aly Dieng. Le Sénégal est l’un des rares pays démocratiques où le taux chômage n’entre pas en ligne de compte dans le débat politique. Aux Etats-Unis jusqu’à une date récente aucun président n’a été réélu avec un taux de chômage supérieur à 7,4 pour cent.  Qu’on ne s’y trompe pas, au rythme où vont les choses si la vague déferlante du chômage n’est pas endiguée, il y aura un grand  nombre de jeunes qui ne trouveront jamais un travail licite durant toute leur vie.
 Tout compte fait, le Sénégal devra évoluer vers une démocratie sociale. Il y a certainement un grand détour à faire pour réconcilier les Sénégalais avec la plus noble des politiques.

KHALIFA TOURE
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samedi 8 février 2014

Mais pourquoi cette frénésie à publier des recueils de poèmes ?



« Etre poète en temps de détresse, c’est alors : chantant, être attentif à la trace des dieux enfouis. (Partir) de l’essentielle misère de l’âge, (alors même que), plus la nuit du monde va vers son minuit, plus exclusivement règne l’indigence, de sorte que son essence se dérobe » Martin Heidegger, Pourquoi des poètes ?
     
Contrairement au philosophe Allemand  c’est à croire que la poésie est devenue un genre mineur. Du moins au Sénégal. Tout le monde se met à la poésie, même un diseur de poèmes comme Pape Faye. Il vient de publier un recueil, il est dans son droit puisqu’il ne manque pas talent, dit-on. Le feu Lucien Lemoine qui nous a fait pleurer en déclamant divinement « A Villequier » et « Elégie à Philippe Maguilen Senghor » ne s’est jamais perdu en fanfaronnades et autres prétentions « poétiques ». Suffit-il d’avoir une diction travaillée à force de hurlements et d’ahanements à vomir  au bord de la mer  pour se déclarer poète avec fort menaces et justifications lancées (à priori) aux critiques comme pour dire : « Tenez-vous bien à l’écart messieurs les critiques ! Personne ne m’empêchera d’entrer dans le cercle prestigieux des poètes ». Oh mon Dieu ! Où irons-nous avec le succès ? Voilà  un signe et même un symptôme de peur panique, un réel manque de confiance en soi. Un écrivain a-t-il besoin t’anticiper  la critique. Si vous êtes sûr  de votre métier, écrivez, et les critiques feront le reste ! La critique est d’ailleurs un prolongement de l’œuvre. Elle fonctionne à rebours, à rebrousse-poil ou dans le sens du poil. Elle est « au service » de l’œuvre et non de l’auteur.

Un diseur au talent immense comme Raymond Devos ne s’est jamais mépris sur sa voie, certains textes qui étaient de son propre cru ont même contribué à enrichir la langue française, il était bien meilleur que beaucoup de poètes. Un autre diseur comme Fabrice Lucini occupe une place insigne dans les milieux littéraires français par son talent à déclamer des textes difficiles comme ceux de Derrida, Céline ou Nietzsche. Autant dire que le rôle de déclameur de poèmes n’est pas dévalorisant. Il y a de la « baraka » dans la littérature, lorsqu’elle est sincère. Des hommes comme Bernard Pivot en France ou Sada Kane au Sénégal n’ont pas fait œuvre d’écrivain mais ils sont devenus importants grâce à leur rôle de découvreur littéraire. A chacun son rôle  même si l’on peut passer du rôle de découvreur à auteur. Certains l’ont réussi avec brio.

Quant  au « poétique », il tient de la substance, c’est une flamme secrète qui brûle et se consume au-delà des mots, des images et des métaphores. La poésie c’est l’au-delà de la forme. C’est une autre forme différente de la forme des mots. L’immense Victor Hugo l’a compris, qui a dit  en substance « est poétique tout ce qui est intime en tout ».

 Le travail,  la sculpture et le polissage des mots  n’est que la voie, indispensable certes, pour s’élancer, s’élever  gaiement vers « l’immensité profonde».La poésie « permet » de parler de toutes choses parce qu’elle est au-delà de toute chose. Mais lorsqu’elle  s’arrête  en chemin, lorsqu’elle n’est pas suffisamment vigoureuse pour aller « Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées/ Des montagnes, des bois, des nuages, des mers » bref au-delà des choses, elle devient un simple procédé, une répétition. Comme pour pasticher le grand cinéaste Jean Luc Godard, nous dirons que la poésie est un moyen d’expression majeur, dont l’expression a disparu, il est resté le moyen. A lire « Pourquoi des poètes ? » de Martin Heidegger, un texte dans lequel le philosophe discute et prolonge l’élégie du grand poète romantique allemand Hölderlin  intitulée « Pain et Vin » nous serons définitivement convaincus que la poésie « c’est autre chose », elle ne part pas de rien. En temps de détresse les poètes naissent de la terreur puisqu’en temps de détresse  le temps est long. La poésie a donc affaire  au temps et à la longueur. Prenez votre temps messieurs les poètes ! Heidegger estime que la terreur « prise pour elle-même comme cause possible d’un virage, ne peut rien tant qu’il n’ya pas de revirement des mortels. Mais le revirement des mortels n’est pas évident. Autrement dit il ne suffit pas de souffrir pour être poète, il faut un revirement, une sorte de  vacillement après la terreur. C’est un processus étrange, une ignition qui tient de « la cuisine » intérieure.

Le grand poète Serigne Cheikh Tidiane Sy a dit fort justement « le désert fabrique soit des poètes ou des soufis » ; une conception atmosphérique de la poésie qui n’est pas sans relations avec le temps. Ah ! N’est pas poète qui veut. Lorsque les mortels sont sur les traces de la  divinité  ils produisent de la poésie « il n’ya de revirement des mortels que lorsqu’ils prennent site dans leur propre être » a-dit Martin  Heidegger. Pensez-vous que tout ceci est facile ?

Parmi ceux qui publient aujourd’hui il y en a un ou deux qui promettent de la poésie. La poésie n’est pas morte. Mais penser qu’il suffit de rêvasser, rimailler ou faire de ridicules concordances internes pour faire œuvre de poète relève de « la complicité ». C’est se rendre complice de la décadence contemporaine. Aujourd’hui la verbosité et la grandiloquence tiennent lieu de poésie. L’on ne sait pas que chez de grands poètes comme Senghor, Arthur Rimbaud ou même Adrienne Rich on trouve des « choses » qui s’apparentent à  la naïveté ou la simplicité alors qu’il n’en est rien. Un vers peut être narratif et atteindre les cimes de la poésie.  Du reste « le poétique » n’est pas l’apanage des rimailleurs. Qui est plus poète que le romancier japonais, prix Nobel de littérature Yasunari Kawabata ? Lisez le sublime « La beauté tôt vouée à se défaire » ou son étrange texte intitulé « Le bras »vous serez « déchirés » de plaisir poétique. Il écrit: « Plus que toute autre chose, ils me faisaient penser à des larmes de tragédie. Jour après jour, nuit après nuit, la fille s’appliquait à polir une beauté tragique. Cela imprégnait  ma solitude, et c’était peut-être ma solitude qui, en gouttant sur les ongles de la jeune fille, y formaient ces larmes tragiques ». Ceci vous  donne une idée de l’écriture de Kawabata et c’est la moindre des remarques.

 A lire certains recueils de poèmes lancés sur le marché littéraire au Sénégal, on ne peut s’empêcher de dire : « Ont-ils vu une séquence d’un film de Djibril Diop Mambéty ». Aussi incongrue que cette question puisse être. Ils ne comprennent pas que les effluves poétiques viennent de la culture en général. Un poète est forcément un homme cultivé. La puissance poétique exhalée par le cinéma underground de Mambéty Diop, le mysticisme panthéiste du grand cinéaste Térence Malick ou l’ambiance gothique, funèbre et cauchemardesque des films de Tim Burton  aideraient peut-être  bons nombres de poètes à s’éclater. Ne savent-ils pas que  de l’éclatement du cœur nait la poésie ? Regardez « les moissons du ciel » avec la subtile photographie de Nestor Almendros ou « The tree of life », vous saurez que « le poétique » n’est souvent pas là où on le cherche. Certes les écritures  cinématographique et littéraire sont différentes mais l’exemple historique de la rencontre esthétique entre Marguerite Duras et Alain Resnais a produit un film inoubliable comme « Hiroshima mon amour ». Le fameux « Garde à vue » est à vrai dire une œuvre commune à Claude Miller et Michel Audiard qui est un véritable écrivain.
  
On oublie souvent que le grand musicien Bop Dylan est pressenti pour le prix Nobel de littérature depuis des années. Beaucoup de poètes ont à apprendre de la verve torrentielle de mots sortis de la bouche d’un musicien « anarchiste » comme Georges Brassens. Que dire de Jacques Brel aux textes larmoyants et évocateurs ? Quant à Serge Gainsbourg il a confessé que son courage à chanter lui vient de l’écrivain  Boris Vian lorsque ce dernier a chanté « Le déserteur » avec cette désinvolture légendaire qu’on retrouve au Sénégal chez Souleymane Faye et Wasis Diop particulièrement à plusieurs variantes près. Qui ose dire que des musiciens étranges comme Miles Davis ou bien aujourd’hui Jim Jarmush, Iggy Pop et Brigitte Fontaine ne sont pas des poètes ? 

Autrefois Sarah Vaughan, Billie Holiday, Bessie Smith et Ella Fitzgerald ont été les voies féminines les plus hautes de l’histoire du Jazz. Elles ont déclamé le texte jazzique et l’ont emmené un niveau d’explosion poétique inégalé. La plus part des musiciens ne sont pas des poètes. Mais il y en a certainement une bonne poignée qui dépasse des auteurs proclamés. Même une musique incandescente comme l’Afro-beat de Fela  Anikulapo  Kuti et son héritier de fils Fémi Kuti est une source intarissable de poésie par sa puissance incendiaire.

Au Sénégal, le pays de Léopold Senghor, mis à part Amadou Lamine Sall, un « poète établi » à qui il reste de quitter la confrérie bruyante des écrivains pour devenir un poète solitaire , Samba N’diaye qui arrive au grand galop avec ses « marrons glacées », un ou deux autres poètes connus et peut-être une poignée de parfaits inconnus et invisibles,le tableau est morose. On nous sert une nourriture infecte de poésie depuis quelques temps. La poésie est comme le chant, elle fait vite déraper. Il est facile de chanter faut. « Pas de musique pour de grandes oreilles » a dit Mozart.

Khalifa Touré

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