Le talentueux
cinéaste turc Nuri bile Ceylan vient
de remporter la prestigieuse palme d'or du festival de Cannes pour son film, Winter Sleep ; il a déjà remporté
le Grand prix pour "Uzak"
en 2003, Prix de la mise en scène 2008 pour "Les Trois singes", Grand prix 2011 pour "Il était une fois en Anatolie"). "Winter Sleep", un drame familial
où l'ennui fait remonter les rancœurs entre un comédien à la retraite, sa femme
et la sœur de cette dernière.
samedi 24 mai 2014
vendredi 11 avril 2014
L’Afrique peut-elle sortir de la grande nuit ?
« Un énorme travail de réassemblage est
en cours, vaille que vaille, sur le continent africain. Ses coûts humains sont
élevés. Il touche jusqu’aux structures de la pensée » Achille Mbembe.
Le soleil de l’Afrique est peut-être
en train de poindre ! C’est le sentiment que l’on éprouve au sortir du
livre d’Achille Mbembe, « Sortir de
la grande nuit : Essai sur l’Afrique décolonisée ». Au moment où
l’on commémore dans la polémique, les 20 ans du génocide rwandais, la lecture
de ce livre est comme un heureux hasard, une lumière qui vient éclairer les
zones d’ombre d’une histoire de la modernité africaine pas suffisamment cernée
et documentée. On ne le dit jamais assez, mais certaines grandes tragédies du
monde participent de notre modernité. Elles relèvent plutôt d’un phénomène de
réassemblage, un douloureux travail de procréation. « Sortir de la grande
nuit » est paradoxalement une volonté et même un désir de s’extirper de la mort lorsque le monde est
entre chien et loup, lorsque la vie et la mort participent de la même substance
comme nous l’avons constaté dans les moments les plus hallucinants de la
tragédie rwandaise. Ce qui fait dire d’emblée à Norman Ajari la chose suivante dans un article scientifique intitulé,
De la montée en humanité. Violence et
responsabilité chez Achille Mbembe : «(…)
il s’est agi pour Achille Mbembe de faire jouer, contre l’humanisme ranci du
sujet libéral, une pensée de la montée en humanité, c’est-à-dire du mouvement
interminable d’arrachement à la violence comme fabrication de l’homme. »
Au reste, il existe d’une part une
actualité du monde tout court, rapportée quotidiennement par les media et dont le public est friand et
d’autre part une actualité du savoir qui échappe souvent à notre intérêt. Elle
nous arrive de façon parcimonieuse à travers des revues scientifiques, des
livres « trop sérieux » et enfin des émissions radiophoniques et
télévisuelles qui tentent vaille que vaille d’offrir une place aux choses de
l’esprit. Cette dernière actualité est tellement noyée dans la vague déferlante de la religion médiatique,
qu’elle nous cache la grande histoire du monde. Des révolutions silencieuses se
déroulent de façon insidieuse sous nos yeux rivés ailleurs. L’actualité du
monde ne nous montre que les situations de mise à mort au
moment où se déroule à l’ombre une grande bataille pour la vie. C’est la
découverte, l’analyse et le constat de l’historien camerounais Achille Mbembe qui raconte l’histoire
moderne de l’Afrique à partir d’un récit quasi-autobiographique.
Tout est
partie du crâne d’un mort, celui de Ruben
Um Nyobé, ce héros oublié et à qui on refuse une sépulture digne de son œuvre. Récit autobiographique puisque la région
d’origine de l’auteur
est le bastion du mouvement nationaliste au Cameroun, sa pensée est
particulièrement ouverte à l’idée de résistance. C’est la raison pour laquelle
le martyr du résistant anticolonial Camerounais Um Nyobé est particulièrement
présent dans ses écrits. Il y a une mystique de la résistance chez
Mbembe : « Interprétation de la vie et
préparation à la mort, la lutte pour la décolonisation revêtit, en maintes
occasion, l’allure d’une procréation poétique. Chez les héros de la lutte, elle
exigea le dessaisissement de soi, une étonnante capacité d’ascèse, et dans
certains cas, le tressaillement de l’ivresse » P.19. La tante
d’Achille Mbembe fut l’épouse de Pierre
Yém Mback qui a été assassiné en
même temps qu’Um Nyobé dans le
maquis. Les assassinats de tous ces
martyrs de la lutte pour l’indépendance, Osendé Ofana, Ernest Ouandié, Félix Moumié et leur effacement de l’histoire officielle du Cameroun ne
cessent de hanter la pensée et l’œuvre d’Achille. Cela explique peut-être la
fascination que la mort et le symbolisme de la nuit exerce sur l’auteur.
Achille Mbembe est peut-être un romantique. Il invoque Martin Heidegger dont le commentaire du poète romantique allemand Hölderlin dénote une profonde blessure.
La mort, la perte et le gain appartiennent
à la thématique romantique. Achille Mbembe a peut-être et certainement à juste
raison une conception nécropolitique du pouvoir. Le pouvoir politique en
Afrique contemporaine, c’est le désir de donner la mort, le pouvoir de tout
posséder : La vie, les biens, l’argent, le corps, les femmes etc. « Le
potentat est donc, par définition sexuel. Le potentat sexuel repose sur une
praxis de la jouissance. Le pouvoir postcolonial, en particulier, s’imagine
littéralement comme une machine à jouir. Ici, être souverain, c’est pouvoir
jouir absolument, sans retenue ni entrave. La gamme des plaisirs est
étendue » P. 217
A coté de cette image de
l’Afrique qui sombre, il y a cette Afrique qui vient ! Rien à voir avec
l’incantation ou l’onirisme : « Un énorme travail de
réassemblage est en cours, vaille que vaille, sur le continent africain. Ses
coûts humains sont élevés. Il touche jusqu’aux structures de la pensée » écrit
Achille Mbembe à la page 13. Cette révolution culturelle silencieuse qui n’est
pas suffisamment documentée procède par destruction et
réassemblage :« A coté du monde des ruines et de ce qu’on a appelé la case sans
clés( chap.5) s’esquisse une Afrique qui est en train de faire sa synthèse sur
le mode de la disjonction et de la redistribution des différences ». Le monde africain qui vient se
forgera à partir de la force de ses différences et sa matière indocile. C’est
un mélange, une créolité dont l’épicentre est Johannesburg et que l’on sent aussi
dans les grandes métropoles africaines comme Dakar, Abidjan, Nairobi, Abuja,
Lagos etc. Cette modernité africaine
dénommée Afropolitanisme par Achille
est déroutante parce qu’elle est une mixture, une matière dont la forme est en
cours. Elle a été « miraculeusement » annoncée par des démiurges
comme Edouard Glissant et Franz Fanon dont la pensée irradie de
façon constante la marche d’Achille Mbembe.
A travers l’Afropolitanisme
l’historien nous révèle comment on s’arrache de la mort, de qu’elle manière on
fabrique la vie en Afrique. Après la
mort, quelles sont les réserves de vie qui fertilisent notre être dans le monde
en tant sujet ? On s’éloigne ici des idées communes sur la jeunesse
africaine et les taux de croissances, c’est davantage la grande révolution
sociale des rapports humains qui est constatée dans cette révolution africaine qui est en cours : « (…) De ce commerce émergent des formations culturelles hybrides et en voie
de créolisation accélérée. C’est en particulier le cas de l’Afrique musulmane
soudano-sahélienne, où les migrations et le commerce à longue distance vont de
pair avec le colportage des identités et une utilisation habile des nouvelles
technologies »P.208
Cette Afrique-là qui vient, défie paradoxalement la race. Il n’est pas question
ici de nier la race en tant que facteur biologique mais « liquider l’impensé de la race ». Achille Mbembe déconstruit toute forme de pensée qui part de la race
comme facteur heuristique, qu’elle soit africaine ou européenne. Pour lui, le
racisme est une variante de la démence et de la folie. La psychiatrie est ici
convoquée pour expliquer les comportements racistes. « Le nègre n’est pas, pas plus que le
blanc » a écrit Franz Fanon. Au-delà de l’universalisme décoloré à la
française l’Afrique devra regarder ailleurs. « Sortir de la grande nuit »
est d’abord une entreprise critique, une refondation de la critique à l’égard
de l’Europe et de nous-mêmes, une éthique de la responsabilité. L’Afrique devra
construire son propre temps. Il faut « provincialiser
l’Europe » dit Achille Mbembe.
Nos gouvernants continuent d’agir comme
si l’Europe est toujours le centre du monde. Ils agissent comme s’ils vivaient
au 19ème siècle. L’Afrique devra
sortir de l’Europe. Le temps de l’Europe n’est plus » renchérit-il. De longues pages sont consacrées à la
critique et la déconstruction à l’universalisme de type français, « un
universalisme ignorant la couleur » et la différence. Un universalisme qui
produit un républicanisme dogmatique et une conception répressive et policière
de la laïcité. « La France est une nation figée » dit-il sans ambages.
Un moment important est consacré à la french Theory et à cette tentative
parisienne d’arraisonnement de la pensée sous prétexte de lutte contre le
totalitarisme oubliant délibérément le colonialisme.
La France ne veut pas décoloniser malgré les indépendances de
forme. En témoignent le néo-révisionnisme de droite et même celui de gauche qui
tente de légitimer sournoisement le fait colonial par le refus de la
repentance. « La tyrannie de la pénitence» de Pascal Bruckner et « Fier d’être français » de Max Gallo en sont les exemples les plus
communs. Ce néo-révisionnisme est un loup qui se drape souvent de la peau de
l’agneau. Il a gagné même l’Afrique ou
certains historiens et écrivains prêtent le flanc et ouvrent des brèches en
défendant des thèses hâtives et extrêmement faibles sur le plan théorique. Ils
ne savent pas que les racistes font feu de tout bois. La formule « Sortir de la grande nuit » ne
fait pas référence à la vieille thématique de la renaissance mais à la
problématique de la décolonisation de l’Afrique, une tâche qui incombe à la
fois aux africains « proprement dit » mais qui appelle aussi à une
décolonisation des élites françaises. Achille Mbembe a une conception
singulière et inédite de la décolonisation. Il écrit : « La décolonisation est un événement dont la signification politique
essentielle résida dans la volonté active de communauté, comme d’autres
parlaient autrefois de volonté de puissance(…) elle avait pour but la
réalisation d’une œuvre partagée : se tenir debout par soi-moi-même et constituer un
héritage » P.10.
On ne le dit pas suffisamment mais la
décolonisation qui reste inachevée est un moment important de la modernité
africaine « la décolonisation a fini par devenir
un concept de juristes et d’historiens.
Ce ne fut pas toujours le cas. Aux mains de ses derniers, cette notion s’est
appauvrie. Ses multiples généalogies ont été occultées, et le concept a perdu
de la teneur incendiaire qui marqua pourtant ses origines. » P.55.
La décolonisation telle qu’elle a été
vécue et professée par les anciennes colonies est une tentative de déclosion du monde, une volonté de vivre en commun dans le monde,
c’est une forme de transnationalisation des problèmes et de la vie des
anciennes colonies. Telle est l’idée essentielle de « Sortir de la grande
nuit » qui appelle les africains à observer une grève morale. « La grève morale est une forme d’insurrection. Son objectif est de
briser les forces mortes qui limitent les capacités de vie. Réveiller le
potentiel de grève exige aussi que nous réfléchissions simultanément sur la
question de la violence révolutionnaire(…) car tout sans versé ne produit pas
nécessairement la vie, la liberté, la communauté. Si les africains veulent se
mettre debout et marcher, il faudra tôt ou tard regarder ailleurs qu’en Europe »
conclut Achille
Mbembe.
Khalifa Touré
776151166/709341367
dimanche 23 mars 2014
,Le syndrome Mouhamed Ndao « Tyson »
« Nous sommes
fascinés par la victoire, et c’est la défaite au lieu de la mort, que nous
cherchons à éviter » Ernest Hemingway.
Il y a quelques années le talentueux journaliste, Babacar
Touré nous a servi un texte mémorable
sur les frasques du footballeur El Hadji Diouf. Une réflexion très fine sur la
signification profonde des « sénégalaiseries » du footballeur. Ce n’est
pas la personne du joueur qui fut en cause dans ce texte de référence mais ce
qu’elle nous révèle du Sénégal en tant que société humaine. En vérité l’irruption
de certains « people » dans l’espace public, leur posture et les
propos qu’ils tiennent procèdent en réalité d’un discours. Le mot est pris ici
au sens foucaldien. Autrement dit les choses ont une voix qui murmure, les
costumes parlent à travers leur ambigüité, ils sont « bavards » ;
les propos fussent-ils des injures ou des « banalités »sont appelés à
être commentés et même la présence fréquente dans l’espace public ou médiatique et le rôle qu’on
y joue peut bien ressortir au discours. Du haut de notre « raison
empruntée » l’on a bien tord d’ignorer ces différentes modalités du
discours. Les intellectuels manifestent souvent le défaut d’ignorer les faits
subculturels. La pose parfois hautaine leur cache la vérité et même la réalité
des « choses simples ». Attitude bien étonnante puisque ces faits
devraient attirer notre attention par leurs fonctions à la fois esthétique et
politique. A ce propos le lutteur Mouhamed Ndao « Tyson » s’offre à
nous et dans le même temps, révèle un nom qui mérite une analyse et même une
psychanalyse.
Donc la question qui
s’impose d’emblée est : « De
quoi est le nom de Mouhamed Ndao
Tyson ?» Il est peut-être
sous ses airs faussement gentils, ses propos aigres-doux au discours à la « cosmétique religieuse », le nom
de plusieurs maux de la société
Sénégalaise. Un paradoxe ! Comme
bon nombre de ses compatriotes, Mouhamed
Ndao Tyson est atteint du complexe de l’homme qui a dans son subconscient
l’idée qu’il n’est pas à sa place. Ce label mental se révèle à travers ses
colères fréquentes et tempêtes violentes contre « l’intelligentsia »,
« les gens instruits ». On n’est jamais véritablement soi-même que
lorsque l’on est en colère. Nous avons parfois tord de penser que la colère est
un état second. Lorsque l’on est en colère, les choses, les véritables choses
montent à la surface. Le lutteur le plus bavard en vérité n’a pas comme ses
jeunes frères une rhétorique guerrière comme il sied à un champion, aucune
volonté de puissance et une envie de « meurtre »indispensable à tout
sport de combat. Un homme en vérité qui
déprécie sa profession et sa propre personne, un homme qui inconsciemment pense
qu’il aurait du être dans la peau d’un autre. Tout cela explique sa rhétorique
commerciale sur la lutte. La lutte comme art guerrier ne l’intéresse plus
depuis longtemps. Il a la tête ailleurs ! Dire à nous rebattre les oreilles, crier partout et à tue-tête que
la lutte c’est du « business » est une rengaine impuissante, un
discours qui tente vainement de dénier à la lutte ses indispensables attributs
archaïques et virils. Mouhamed Ndao
« Tyson »tente en vain depuis des années d’émasculer la lutte à
travers ses discours lénifiants contre ses collègues lutteurs. Il est incapable
de cracher le feu sur ses adversaires. Ses
vaines colères sont adressées à des
adversaires imaginaires : ceux qui,
pense-t-il à tord, monopolisent l’intelligence, les professionnels des idées.
L’anti-intellectualisme a la peau dure, elle peut même sortir de la bouche d’un
lutteur ; l’anti-intellectualisme est l’un des discours les plus violents
et dangereux. Tout le monde l’a entendu dire de façon véhémente et arrogante
qu’ « en dehors de quelques intellectuels et faiseurs de malin tout
le monde adhère à la lutte ; la lutte est entrée dans toutes les familles
du Sénégal.» Si quelques petits malins
et intellectuels inutiles ne peuvent pas faire ombrage à la lutte pourquoi donc
tant d’invectives et même des insanités adressées jusqu’aux institutions
éducatives ? « L’université ne fabrique que des
chômeurs »dit-il. Phrase inintelligente et fausse qui nous rappelle ces
propos que l’on entend souvent : « Tous les africains sont
pauvres », « L’Afrique pèse trois pour cent du commerce
mondiale », « il ya trop de littéraires dans ce pays », « la
plupart des hommes mariés ont des maitresses ». S’il avait fait des études
comme il semble l’insinuer il ne tomberait pas dans cette vulgaire réification
qu’un petit étudiant de première année de sociologie ne ferait pas. S’il avait
des notions de psychologie collective, il aurait su que les sénégalais entretiennent une relation d’attraction-répulsion avec
le monde de la lutte que des simples d’esprit qualifient d’hypocrite alors
qu’il n’en est rien. Ce n’est que le phénomène du paradoxe. Les sénégalais aiment et détestent la lutte à la fois. En
témoignent les critiques violentes et fréquentes sous ouverts de références,
pas seulement religieuses, contre la lutte à coté des scènes d’hystérie
collective à la fin des combats. La lutte est restée à sa place malgré son
succès. C’est ce qui met en rogne Mouhamed Ndao Tyson. A ce propos le lutteur est juste et perspicace !
Au Sénégal la lutte règne mais elle ne « gouverne
pas ». C’est « une domination sans hégémonie » pour reprendre
l’expression du philosophe Indien Ranajit Guha. Que veut-on de plus ?
Il n’ya pas très longtemps on l’a entendu déclarer qu’un lutteur est plus utile
qu’un « Bac+4 ». Il n’ya eu aucune réplique ! Sauf les
nombreuses et humiliantes raclées qu’il a subies depuis lors. Tyson est un champion qui ne gagne pas. Il
n’est pas le seul au Sénégal. Il y a ici des savants qui n’ont rien
découvert, des politiciens apparemment cultivés mais qui n’ont rien lu, des
cinéastes officiels qui n’ont plus tourné depuis trente ans, des religieux incultes,
des musiciens populaires mais qui chantent faux, des écrivains illettrés et tout
juste alphabétisés, des étudiants et des journalistes qui n’ont pas le niveau
de langue d’un bon élève de CM2 à l’époque du CLAD. Le Sénégal c’est cela aussi.
Depuis combien d’années ce lutteur venu du Saloum et qui
revendique une certaine « pikinité » comme si Kaolack n’était pas une
ville nourrit aussi ce complexe
d’infériorité qui pousse beaucoup de Sénégalais à brouiller leur filiation
originaire par cette formule angliciste impropre, « come on Town »
comme si la ville ou ce que l’on croit être une ville est le lieu de la seconde
naissance, de la bien-naissance. A ce propos le jeune philosophe Babacar Diop a
eu raison d’écrire dans son ouvrage autobiographique, Le feu sacré de la
liberté :« Je suis un
métis de sang et de culture(…) j’ai grandi entre la tradition et la modernité.
J’ai grandi sous l’influence de cultures différentes. J’ai vécu entre la
campagne et la ville(…) Je suis un homme de ma génération. Notre époque est celle
du métissage.» Il ne saurait y avoir de hiérarchie filiale entre
l’appartenance au Saloum et la vie à Dakar. Lorsque les Sénégalais invoquent
leur origine campagnarde, ils le font de façon désinvolte et
« politique ». Une manière de se donner une bonne conscience et
proclamer dans le même temps une authenticité, qui dans leur fantasme de la
pureté des origines, est forcément liée aux villages. Or la ville est l’un des hauts
lieux de fabrication de la culture. Des observateurs les plus fins peinent même
à comprendre ce cosmopolitisme global,
dont parle le puissant critique littéraire indien Homi K. Bhabha dans un livre formidable : LES LIEUX DE LA CULTURE, UNE THEORIE POSTCOLONIALE : « Ce
type de cosmopolitisme global ne manque jamais de célébrer un monde de cultures
plurielles et de peuples situées à la périphérie, tant qu’ils produisent de
confortables marges de profit des sociétés métropolitaines ». Aucune
discussion sérieuse ne peut se faire aujourd’hui autour de la tradition et de
la culture sans Homi K. Bhabha, Paul Gilroy, Achille Mbembe et Souleymane
Bachir Diagne. Avis à tous ceux qui n’aiment pas les savants !
La culture
et même la tradition n’est pas toujours ce que l’on pense. Elles ne sont pas
l’énoncé d’une authenticité fixe et immuable. Ceci n’est pas une digression, la
lutte étant une pratique gymnique qui est organiquement liée à la culture et
aux traditions ancestrales. Nous avons écrit dans, L’insoutenable
omniprésence de la lutte au Sénégal, la chose suivante : « En Afrique traditionnelle, les lutteurs sont les
héritiers naturels des grands guerriers de l’époque Ceddo. Le lutteur en vérité
est un chevalier sans cap ni épée. Mais il lui reste le feu sacré du combat. Le
champ de bataille n’est plus « Ngol-Ngol, Guilé ou Somb » (lieux de
batailles historiques sur le territoire sénégalais à l’époque Ceddo), mais
l’arène où le gladiateur regarde la mort en face pour défendre son honneur. Ce
n’est pas tant la victoire qu’il cherche mais c’est le déshonneur et l’opprobre
qu’il évite. » Tout le sens de la citation de Hemingway se trouve ici
commenté, puisque les lutteurs d’aujourd’hui ne mettent plus en jeu leur peau.
La seule règle du jeu procède de la popularité et de l’argent. Une logique
« mercantile » qui nous interdit de réfléchir sur l’origine licite ou
non de l’argent de la lutte et comment les montages financiers sont faits.
Du reste les origines de la lutte
sont controversées malgré le semblant de conformisme autour de la question. Seydou Nourou Ndiaye, le directeur de
la maison d’éditions Papyrus, grand défenseur de l’édition en langue nationale,
qui a édité « Doomi Golo » de Boubacar Boris Diop affirme, quant à
lui, que cette forme de lutte telle
qu’elle est pratiquée aujourd’hui est une création coloniale. Le premier
promoteur fut un européen qui a organisé un combat de lutte qui a failli
tourner au drame, le combat se déroulant en haut d’un immeuble. C’est une piste
intéressante à explorer et documenter au
moment où l’on dit que la lutte est un facteur de développement ; une
assertion qui ne mérite aucun commentaire tant la grossièreté du propos n’a
d’égal que la goujaterie de ceux qui le disent.
Les sportifs les plus riches du monde n’ont pas
l’argent à la bouche, ils évitent d’en parler, essayant même d’aller au-delà
des choses en s’adonnant à des activités caritatives. Ce n’est pas le cas de
« Tyson » qui en parle tout le temps comme s’il était un américain.
Encore que tous les américains ne sont pas « américains », tous les
américains ne sont pas des « yankees ». Un New-yorkais n’a rien à
voir avec un habitant du Vermont. L’Amérique est un pays-continent. Il ya
beaucoup de fantasmes et de clichés sur le pays de l’oncle Sam. « Mouhamed
Ndao » pense comme beaucoup de jeunes Sénégalais qu’il faut se dire
américain, « Cana » ou s’appeler Tyson pour être moderne et
pragmatique. Un problème d’identité !
Toutefois, Mouhamed Ndao « Tyson »restera un
personnage singulier et intéressant du point de vue de la modernité africaine.
Il a symbolisé cette tentative de créer une génération différente mais qui, au
fil du temps, s’est révélé comme un épiphénomène dépassé par le cours rapide de
l’histoire parce qu’il n’avait pas de contenu. Tout est dans l’énoncé,
c'est-à-dire le message lui-même. La génération
« Bul Faalé » comme « la génération du concret » ont tous
les deux une maladie congénitale : La faiblesse de l’énoncé. Penser que le
Bien est seulement dans le concret ou le « Bul Faalé », c’est exclure
l’Abstrait et l’Esprit qui ne cesseront de gouverner ce monde. Bien malin qui
peut échapper à la grammaire et à la littérature !
Khalifa Touré
776151166/709341367
samedi 22 février 2014
MACKY SALL ET LA DEMOCRATIE POURQUOI LES DEMOCRATIES D’OPINION NE FONT-ELLES PAS LONG FEU ?
« Toutes les limitations, les conflits et même
les destructions du pouvoir sont dus à la non-observation par les gouvernants
des conditions auxquelles le pouvoir leur a été transmis » Léon Tolstoï,
Guerre et paix, p.861, éd. de poche
Les problèmes des démocraties modernes surtout en
Afrique, sont principalement liés à une pathologie qui pourrait être qualifiée
d’anomalie électorale. En effet pour exister les démocraties font trop
confiance aux élections, à la dévolution du pouvoir, fussent-elles légales. Or
les seuls mécanismes électoraux, quelques importants qu’ils puissent être, sont
loin de suffire pour garantir le respect du contrat politique et
moral qui lie « le chef suprême » à ses compatriotes. En démocratie
le pouvoir est toujours transmis sous conditions. Malheureusement ces
conditions ne sont pas toujours suffisamment prononcées, noyées qu’elles sont
par la vague déferlante et tyrannique de « l’opinion publique » ;
l’opinion publique, cette chose informe et non moins concrète qui fait et
défait les hommes politiques dans une démocratie d’opinion. L’historien
Sénégalais Mamadou Diouf a vu juste
lorsqu’il avançait les propos suivants : « Je préfère les sociétés ouvertes aux sociétés démocratiques où
la démocratie est enserrée dans des logiques institutionnelles, un langage et
une philosophie qui sont en fait prisonniers de l’histoire de l’Occident. Dans
le cas des sociétés africaines francophones, le discours de la Baule de
Mitterrand (1990), considéré – faussement – comme le déclencheur des
transitions démocratiques, a joué un rôle considérable(…) Il a plutôt imposé un
corset institutionnel et les formes les plus simples de la démocratisation,
pour éviter les débordements qui auraient pu porter atteinte aux intérêts
français et aux « amis africains ». C’était une manière de canaliser
la démocratisation plutôt que de l’impulser. »
En 2000, Abdoulaye Wade a été seulement élu sur la
base des profondes frustrations et humiliations qui se sont sédimentées à
travers les 40ans de règne « socialiste ». En vérité le programme de
Fal 2000 comme tous les accords ultérieurs entre partisans politiques n’a pas
pu tenir lieu de conditions. La seule « condition » qui a emmené
Wade au pouvoir c’est l’affect. Lorsque cet affect a été détruit, ce
fut alors la fin du pouvoir d’Abdoulaye Wade.
Son impopularité a finalement atteint des proportions
irrationnelles à cause d’un ressentiment généralisé provoqué par une quantité
phénoménale d’erreurs, de fautes, d’outrages et même de provocations.
Celui qui règne par l’opinion, périra par l’opinion, à
moins de partir à temps. Le temps de la politique est un temps discontinu. Il y
a presque tous les dix ans une solution de continuité sur le fil de la
politique. Tous les
hommes politiques qui aspirent à la dignité présidentielle doivent se le tenir
pour dit ; « le vouloir changer les hommes » est inscrit dans
l’ordre de l’époque et l’’air du temps. Et la plus grande erreur des
observateurs et des politiciens c’est de croire à la toute-puissance de la
popularité ; or l’extrême popularité est le lit de l’autoritarisme
et du despotisme. Tous les grands dictateurs ont d’abord été
extrêmement populaires. La popularité n’est pas forcément la
démocratie. La dictature peut sortir des urnes ; Hitler a été légalement
élu. Aujourd’hui les systèmes dictatoriaux ont peine à perdurer du fait de
l’accélération et de la compression du temps dans les sociétés modernes. Les
choses vont très vite à tel point que les hommes chargés de gouverner
n’ont plus le temps.
Quant à Macky Sall, il vient d’être élu il ya deux ans ;
c’est relativement une bonne affaire. Mais s’est-on posé la question « préjudicielle »
de savoir si les conditions qui ont présidées à son élection sont suffisamment
prononcées et connues de tous ? La réponse par l’affirmatif est loin
d’être évidente. Un président nouvellement élu doit toujours se poser cette
question : POURQUOI MOI ET PAS LES AUTRES ? De la réponse dépend
l’attitude future de l’homme-président. Si la réponse est égoïste, du genre je
suis le meilleur, la suite ne peut qu’être un pouvoir qui écrase ; mais si
la réponse est « On m’a choisi par ce que je suis différent »,
alors les citoyens pourront espérer, seulement espérer.
Au reste il y a une loi politique aussi ingrate que
juste. C’est que toutes les personnes qui ont concouru à emmener le
président au palais ne sont pas pour autant aptes à exercer des fonctions
étatiques. Macky Sall sera confronté à cette équation comme l’a été
Abdoulaye Wade. Tous les grands hommes d’Etat ont été confrontés à ce
douloureux choix qui consiste à trier dans la masse déferlante des courtisans, des
courtiers, des souteneurs, des opportunistes, des technocrates, des fidèles
fanatiques, des hommes d’Etat. Ce problème a été savamment posé par Henry
Kissinger et le Général Colin Powell dans leurs différents Mémoires.
Cette équation est plus facile à résoudre dans les « pays développés »
que dans les nôtres où la marche vers le pouvoir est souvent irrégulière,
alambiquée et quelques fois même tortueuse d’où ces alliances très compliquées
qui défient la raison. Voilà ainsi posée l’une des grandes faiblesses de la
démocratie sénégalaise.
Il n’est pas rare d’entendre dire que le pouvoir doit
se conquérir de haute lutte, après d’âpres combats comme si on n’était pas en
démocratie. Ceux qui avancent cette conception de la prise de pouvoir ont pour
référence « inconsciente » le parcours de Wade qui a été très
difficile par ailleurs. Depuis lors, les choses ont beaucoup changé du
point de vue de la maturité citoyenne. Le parcours d’Abdoulaye Wade n’est
pas la panacée, quelque original qu’il soit, il n’est pas l’exemple suprême. En
démocratie véritable le pouvoir se gagne dans le calme et la paix. La seule
violence légitime en démocratie, c’est la violence du vote, la violence des
urnes ; Abdoulaye Wade l’a appris à ses dépens.
Aujourd’hui Macky est attendu sur des éléments
extrêmement sensibles dont la manipulation et le traitement pourront marquer à
jamais son magistère :
1. Il s’agit d’abord de la question de l’Etat et de Nation. A ce propos la difficile question
religieuse dont l’expression particulière est le clergé et toutes les
confréries et leurs excroissances qui structurent le comportement des
Sénégalais. Avec Abdoulaye Wade les Sénégalais ont assisté à la forme la plus
pernicieuse de la république confrérique. Le pays a frôlé le pire avec
cette approche tendancieuse des confréries par Wade. Il a flatté l’orgueil confrérique à un tel point que des
faibles d’esprit ont pensé qu’ils pouvaient à eux seuls le faire élire à
coups de gourdin. Ces cercles sectaires qui menacent même l’existence des
confréries elles-mêmes sont aussi
dangereux qu’ils menacent la démocratie qui est fondée d’abord et avant tout
sur la liberté et la protection de la faculté de jugement de chaque citoyen. Le
Sénégal est peut-être la seule démocratie qui tolère les sectes.
Dans toutes les démocraties les sectes sont interdites. Encore que à ce sujet
il ya beaucoup de choses à dire. Macky Sall est attendu sur la refondation
d’une république véritablement moderne où les réflexes archaïques ne pourront
prospérer. Il y a lieu d’appliquer la loi de la séparation des sphères de
pouvoir. La religion doit être protégée du politique. Ceci est un enjeu
capital. Quant au religieux, il relève plutôt du fait social et de la
conjoncture. De la compréhension et le départ qu’il faut faire de la religion
et du religieux, de l’Etat et de la Nation dépend notre système démocratique.
2. Le président Macky Sall est attendu sur la question de la gouvernance
qui inclue les questions relatives aux hommes qu’il faut dans le système de
gouvernement, à la lutte contre la corruption, le clientélisme et
l’impunité, à la séparation des pouvoirs, la transparence dans la gestion des
affaires publiques, la soumission et l’application de la loi. Macky Sall est
dans l’obligation s’il veut réussir, de créer un véritable « dream
team », un « bataillon blindé », un noyau dur dans le
gouvernement composé des meilleurs éléments, de véritables hommes d’élite, des
hommes et femmes de grande valeur. Il ne doit pas se permettre d’affecter
n’importe qui aux postes de ministère de la justice, des finances, de
l’intérieur et des affaires étrangères. D’autre part le véritable sujet
d’où il est attendu est la lutte contre la corruption, une question complexe
souvent mal posée. Le continent africain est aujourd’hui faussement défini à
travers la corruption au moment où
d’autres dynamiques silencieuses sont en train de « travailler »
positivement nos sociétés. Entre la corruption comme fléau qui ravage nos
économies et la corruption comme concept, il ya un départ à faire. Le
professeur Diouf a peut-être raison de penser que Le concept de corruption appartient « à l’effort
d’objectivation d’un continent qui semble résister à la mise en ordre
scientifique et à la normalisation ».
Tout
cela dépend de la gouvernance, de la méthode de gouvernement dont le président
a la charge d’inventer. La question pour le règne de Macky Sall est d’isoler la corruption afin
qu’elle ne prenne pas des proportions systémiques. « La
corruption est devenue aujourd’hui l’élément par lequel on montre que l’Afrique
dysfonctionne, alors que, quand on se livre à la comparaison réciproque, on se
rend compte qu’elle ne dysfonctionne pas. Elle est plutôt incapable de gérer la
corruption sans mettre en danger les institutions et le bien commun »affirme toujours Mamadou Diouf. La
réponse au phénomène de la corruption ne doit pas être faible vue l’ampleur et
la dangerosité du problème. Proposer l’audit des chantiers d’Abdoulaye Wade
est une banalité en matière de gestion, c’est le moins que l’on puisse
faire. Le défi est de s’attaquer au mécanisme même de la corruption en plus de
la répression de l’enrichissement illicite. Le président Macky Sall devra prendre des actes spectaculaires de
nature à violenter et secouer les éléments corruptogènes dans l’imaginaire des
sénégalais, notamment le népotisme qui, à l’origine, est une forme de
favoritisme liée à la relation avunculaire et donc maternelle. Il faut aller
jusqu'à la matrice, là où les choses naissent. Nos mères ne peuvent pas être
coupables de mettre au monde des enfants corrompus. La corruption est maternée
dans nos foyers. Mais en vérité elle est une construction et chaque société a
tendance à bâtir sur la matrice.
Macky Sall ne doit pas oublier que ses difficultés
dans le PDS ont commencé lorsqu’il a voulu entendre Karim Wade au sujet des
chantiers de l’ANOCI. Que personne donc ne vienne dire qu’il n’y aura pas de
chasse aux sorcières, une formule qui n’a aucun contenu judiciaire en
démocratie. S’il ya des sorcières il faut les chasser, s’il ya des démons il
faut les exorciser. Macky et ses hommes ont l’obligation d’ouvrir des enquêtes
sur l’origine de certaines fortunes. S’il ne le fait pas il aura mal débuté son
règne et contribuera à l’économie de la prédation.
Les Sénégalais l’attendent vivement sur le phénomène
de la reptation politique autrement appelée
« transhumance ». S’il n’adopte pas une attitude vigoureuse
face à ces politiciens qui rampent comme des batraciens vers le nouveau pouvoir
il n’aura pas compris que Wade a bâti sa propre impopularité en acceptant de
recycler des politiciens que les Sénégalais avaient sanctionnés bannis.
3. Enfin la question sociale reste le dossier
le plus sensible ne serait-ce que du point de vue de l’urgence et de la demande
immédiate. A ce sujet le problème le plus difficile est la question du chômage
qui a atteint dans notre pays « un niveau métaphysique » pour
reprendre la formule du professeur Hamady Aly Dieng. Le Sénégal est l’un des
rares pays démocratiques où le taux chômage n’entre pas en ligne de compte dans
le débat politique. Aux Etats-Unis jusqu’à une date récente aucun président n’a
été réélu avec un taux de chômage supérieur à 7,4 pour cent. Qu’on ne s’y
trompe pas, au rythme où vont les choses
si la vague déferlante du chômage n’est pas endiguée, il y aura un grand
nombre de jeunes qui ne trouveront jamais un travail licite durant toute leur
vie.
Tout compte fait, le Sénégal devra évoluer vers
une démocratie sociale. Il y a certainement un grand détour à faire pour
réconcilier les Sénégalais avec la plus noble des politiques.
KHALIFA TOURE
776151166/709341367
samedi 8 février 2014
Mais pourquoi cette frénésie à publier des recueils de poèmes ?
« Etre poète en temps de
détresse, c’est alors : chantant, être attentif à la trace des dieux
enfouis. (Partir) de l’essentielle misère de l’âge, (alors même que), plus la
nuit du monde va vers son minuit, plus exclusivement règne l’indigence, de
sorte que son essence se dérobe » Martin Heidegger, Pourquoi des
poètes ?
Contrairement au philosophe Allemand c’est à croire que la poésie est devenue un
genre mineur. Du moins au Sénégal. Tout
le monde se met à la poésie, même
un diseur de poèmes comme Pape Faye.
Il vient de publier un recueil, il est dans son droit puisqu’il ne manque pas
talent, dit-on. Le feu Lucien Lemoine
qui nous a fait pleurer en déclamant divinement « A Villequier » et « Elégie
à Philippe Maguilen Senghor » ne s’est jamais perdu en
fanfaronnades et autres prétentions « poétiques ». Suffit-il d’avoir
une diction travaillée à force de hurlements et d’ahanements à vomir au bord de la mer pour se déclarer poète avec fort menaces et
justifications lancées (à priori) aux critiques comme pour dire : « Tenez-vous
bien à l’écart messieurs les critiques ! Personne ne m’empêchera d’entrer
dans le cercle prestigieux des poètes ». Oh mon Dieu ! Où irons-nous avec
le succès ? Voilà un signe et même
un symptôme de peur panique, un réel manque de confiance en soi. Un écrivain
a-t-il besoin t’anticiper la critique.
Si vous êtes sûr de votre métier,
écrivez, et les critiques feront le reste ! La critique est d’ailleurs un prolongement de l’œuvre. Elle fonctionne
à rebours, à rebrousse-poil ou dans le sens du poil. Elle est « au service »
de l’œuvre et non de l’auteur.
Un diseur au talent immense comme Raymond Devos ne s’est jamais mépris sur sa voie, certains textes
qui étaient de son propre cru ont même contribué à enrichir la langue
française, il était bien meilleur que beaucoup de poètes. Un autre diseur comme
Fabrice Lucini occupe une place
insigne dans les milieux littéraires français par son talent à déclamer des
textes difficiles comme ceux de Derrida, Céline ou Nietzsche. Autant dire que
le rôle de déclameur de poèmes n’est pas dévalorisant. Il y a de la
« baraka » dans la littérature, lorsqu’elle est sincère. Des hommes
comme Bernard Pivot en France ou Sada Kane au Sénégal n’ont pas fait
œuvre d’écrivain mais ils sont devenus importants grâce à leur rôle de
découvreur littéraire. A chacun son rôle même si l’on peut passer du rôle de découvreur
à auteur. Certains l’ont réussi avec brio.
Quant au « poétique »,
il tient de la substance, c’est une flamme secrète qui brûle et se consume
au-delà des mots, des images et des métaphores. La poésie c’est l’au-delà de la forme. C’est une autre forme différente
de la forme des mots. L’immense Victor Hugo l’a compris, qui a dit en
substance « est poétique tout ce
qui est intime en tout ».
Le travail, la sculpture et le polissage des mots n’est que la voie, indispensable certes, pour
s’élancer, s’élever gaiement vers
« l’immensité profonde».La poésie « permet »
de parler de toutes choses parce qu’elle est au-delà de toute chose. Mais
lorsqu’elle s’arrête en chemin, lorsqu’elle n’est pas suffisamment
vigoureuse pour aller « Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées/ Des
montagnes, des bois, des nuages, des mers » bref au-delà des choses, elle
devient un simple procédé, une répétition. Comme pour pasticher le grand
cinéaste Jean Luc Godard, nous dirons que la
poésie est un moyen d’expression majeur, dont l’expression a disparu, il est
resté le moyen. A lire « Pourquoi des poètes ? » de Martin
Heidegger, un texte dans lequel le philosophe discute et prolonge l’élégie du
grand poète romantique allemand Hölderlin
intitulée « Pain et Vin » nous serons définitivement convaincus que la poésie « c’est autre chose », elle ne part pas de rien. En
temps de détresse les poètes naissent de la terreur puisqu’en temps de
détresse le temps est long. La poésie a donc affaire au temps et à la longueur. Prenez votre temps messieurs les poètes ! Heidegger estime que la terreur
« prise pour elle-même comme cause possible d’un virage, ne peut rien tant
qu’il n’ya pas de revirement des mortels. Mais le revirement des mortels n’est
pas évident. Autrement dit il ne suffit pas de souffrir pour être poète, il
faut un revirement, une sorte de
vacillement après la terreur. C’est un processus étrange, une ignition
qui tient de « la cuisine » intérieure.
Le grand poète Serigne
Cheikh Tidiane Sy a
dit fort justement « le désert
fabrique soit des poètes ou des soufis » ; une conception
atmosphérique de la poésie qui n’est pas sans relations avec le temps. Ah ! N’est pas poète qui veut.
Lorsque les mortels sont sur les traces de la
divinité ils produisent de la
poésie « il n’ya de revirement des
mortels que lorsqu’ils prennent site dans leur propre être » a-dit Martin Heidegger.
Pensez-vous que tout ceci est facile ?
Parmi ceux qui publient aujourd’hui il y en a un ou deux qui
promettent de la poésie. La poésie n’est pas morte. Mais penser qu’il suffit de
rêvasser, rimailler ou faire de ridicules concordances internes pour faire
œuvre de poète relève de « la complicité ». C’est se rendre complice
de la décadence contemporaine. Aujourd’hui la verbosité et la grandiloquence
tiennent lieu de poésie. L’on ne sait pas que chez de grands poètes comme
Senghor, Arthur Rimbaud ou même Adrienne
Rich on trouve des « choses » qui s’apparentent à la naïveté ou la simplicité alors qu’il n’en
est rien. Un vers peut être narratif et
atteindre les cimes de la poésie.
Du reste « le poétique » n’est
pas l’apanage des rimailleurs. Qui est plus poète que le romancier japonais, prix
Nobel de littérature Yasunari Kawabata ?
Lisez le sublime « La beauté tôt vouée à se défaire » ou son
étrange texte intitulé « Le bras »vous
serez « déchirés » de plaisir poétique. Il écrit: « Plus que toute autre chose, ils me
faisaient penser à des larmes de tragédie. Jour après jour, nuit après nuit, la
fille s’appliquait à polir une beauté tragique. Cela imprégnait ma solitude, et c’était peut-être ma solitude
qui, en gouttant sur les ongles de la jeune fille, y formaient ces larmes
tragiques ». Ceci vous donne une idée de l’écriture de Kawabata et c’est la moindre des
remarques.
A lire certains recueils de poèmes lancés sur le marché littéraire au Sénégal, on ne peut
s’empêcher de dire : « Ont-ils vu une séquence d’un film de Djibril Diop Mambéty ». Aussi
incongrue que cette question puisse être. Ils ne comprennent pas que les effluves
poétiques viennent de la culture en général. Un poète est forcément un homme
cultivé. La puissance poétique exhalée par le cinéma underground de Mambéty
Diop, le mysticisme panthéiste du grand cinéaste Térence Malick ou l’ambiance gothique,
funèbre et cauchemardesque des films de Tim Burton aideraient peut-être bons nombres de poètes à s’éclater. Ne savent-ils pas que de
l’éclatement du cœur nait la poésie ? Regardez « les moissons du ciel » avec la subtile photographie de Nestor Almendros ou « The tree of life », vous
saurez que « le poétique » n’est souvent pas là où on le cherche. Certes les écritures cinématographique et littéraire sont
différentes mais l’exemple historique de la rencontre esthétique entre Marguerite Duras et Alain Resnais a
produit un film inoubliable comme « Hiroshima
mon amour ». Le fameux « Garde
à vue » est à vrai dire une œuvre commune à Claude Miller et Michel
Audiard qui est un véritable écrivain.
On oublie souvent que le grand musicien Bop Dylan est pressenti pour le prix Nobel de littérature depuis
des années. Beaucoup de poètes ont à
apprendre de la verve torrentielle de mots sortis de la bouche d’un musicien « anarchiste » comme Georges Brassens. Que dire de Jacques Brel aux textes larmoyants et évocateurs ? Quant à Serge Gainsbourg
il a confessé que son courage à chanter
lui vient de l’écrivain Boris Vian lorsque ce dernier a chanté
« Le déserteur » avec cette désinvolture légendaire qu’on retrouve au
Sénégal chez Souleymane Faye et Wasis
Diop particulièrement à plusieurs variantes près. Qui ose dire que des
musiciens étranges comme Miles Davis ou
bien aujourd’hui Jim Jarmush, Iggy Pop
et Brigitte Fontaine ne sont pas des poètes ?
Autrefois Sarah Vaughan, Billie Holiday, Bessie Smith
et Ella Fitzgerald ont été les voies féminines les plus hautes de
l’histoire du Jazz. Elles ont déclamé le texte jazzique et l’ont emmené un
niveau d’explosion poétique inégalé. La plus part des musiciens ne sont pas des
poètes. Mais il y en a certainement une bonne poignée qui dépasse des auteurs
proclamés. Même une musique incandescente comme l’Afro-beat de Fela Anikulapo Kuti et son héritier de fils Fémi Kuti est
une source intarissable de poésie par sa puissance incendiaire.
Au Sénégal, le pays de Léopold Senghor, mis à part Amadou Lamine Sall, un « poète
établi » à qui il reste de quitter la confrérie bruyante des écrivains
pour devenir un poète solitaire , Samba
N’diaye qui arrive au grand galop avec ses « marrons glacées »,
un ou deux autres poètes connus et peut-être une poignée de parfaits inconnus et
invisibles,le tableau est morose. On nous sert une nourriture infecte de poésie
depuis quelques temps. La poésie est comme le chant, elle fait vite déraper. Il
est facile de chanter faut. « Pas de musique pour de grandes
oreilles » a dit Mozart.
Khalifa Touré
776151166/709341367
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